Tout confus, je saisis mon chapeau à plumes que j'avais déposé sur le plancher à coté de mon siège, tel que le cérémonial de mon père me l'avait ordonné, et je me retirai de reculons, saluant à droite et à gauche les valets et les cuisinières que je prenais pour le marquis et sa demoiselle qui s'étaient esquivés sans doute pour pour rire plus à leur aise.
Apercevant la porte du dehors dans mon mouvement de retraite, je m'y dirigeai avec précipitation.
En m'y rendant, toujours en saluant de reculons crainte d'être incivil, je heurtai violemment une grosse fermière qui entrait. Elle portait sur sa tête un vase rempli de crème. Je ne sais comment la chose se fit, mais la fermière dont j'avais barré les jambes tomba sur moi et le pot de crème m'inonda la figure. Certes ce n'était pas un petit poids je vous prie de le croire, que celui de la fermière et lorsque je fus débarrassé de sa masse, grâce aux valets qui nous relevaient en étouffant de rire, j'enfourchai ma monture que mon laquais tenait à grand'peine.
Je piquai des deux éperons les flancs de la rosse, elle partit à la course mais ce fut pour gagner l'étable ou il lui restait, sans doute un peu de picotin. En y entrant, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, naturellement je fus désarçonné. J'étais tombé à la porte de l'écurie et lorsqu'on me ramena ma bête et les valets n'avaient pas encore fini d'enlever avec du foin et des balais les ordures qui couvraient, la partie de mes habits sur laquelle j'étais tombé.
Je remontai de nouveau et ce ne fut qu'à force d'être poussé, battu par les valets et enfin grâce à une corde que mon laquais lui passa au cou pour la faire remorquer par son âne, que l'infâme Rossinante se décida à se mettre en marche. Je m'éloignai de ces endroits accompagné d'éclats de rire que je n'oublierai jamais de ma vie.
Mon indigne jocrisse avait entre ses dents au moins la moitié du foin qui lui avait servi de selle pour s'empêcher de faire chorus avec la valetaille du château, tandis que son âne poussait des braiments comme contre-basse.
En entendant raconter cette belle équipée, mon père en fit une maladie qui le conduisit en peu de temps au tombeau. Après sa mort, tous nos biens furent vendus, et je m'éveillai un bon matin n'ayant pour tout partage que le chemin du roi.
J'ai oublié de vous dire que ma mère était morte depuis un grand nombre d'années.
J'étais fils unique, n'ayant pour tout bien que cette arme, (et il leur montra sa carabine) que mon père m'avait donnée dans des jours meilleurs.
Voilà pourquoi je me suis embarqué sur un bâtiment qui faisait voile pour le Canada et me suis fait trappeur.