On peut concevoir l'impression que me fit cette révélation. C'était à n'en pas douter mon Adala qu'ils voulaient me ravir; peut-être même étaient-ils déjà en marche. Ils avaient néanmoins compté sans leur hôte et, malheureusement pour eux, la partie était trop forte, ils ne devaient pas en recueillir le gain.

Nous concertâmes nos plans de défense, Baptiste et ses deux amis devaient surveiller toutes les démarches des brigands et m'avertir quand ils les verraient tenter quelque chose de suspect. La surveillance de Baptiste méritait considération surtout, lorsqu'il était guidé par la reconnaissance comme dans cette occasion; ses compagnons par amitié pour lui s'étaient liés de tout coeur à moi et me juraient fidélité. Ils étaient guidés par l'esprit des aventures d'abord, puis par le courage que met tout honnête homme à prévenir un crime, et en prévenir ceux qui devaient en être les auteurs. C'était pour eux un stimulant plus que suffisant.

Comptant donc sur ces auxiliaires, je pris le chemin de ma demeure bien décidé à verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour défendre mes protégées.

En arrivant dans le village, j'informai les habitants que j'étais sur les traces de ceux qui avaient jeté la consternation parmi eux. Je leur fis connaître la tentative qu'ils devaient faire pour enlever Adala. Il n'y eut qu'un cri d'indignation parmi ces braves gens; tous s'offrirent de me prêter main forte et nous nous séparâmes après avoir convenu de faire bonne garde et de donner l'éveil dans le cas où un des trois misérables serait aperçu rôdant dans les environs.

Quinze jours se passèrent dans une parfaite tranquillité et sans que j'eusse de renseignements sur mes nouveaux alliés. Je connaissais trop la perspicacité et le dévouement de Baptiste pour douter un instant qu'il ne remplit scrupuleusement le rôle important que je lui avais confié.

Cependant ce calme apparent était bien loin de me faire prendre le change. J'étais trop au fait des habitudes sauvages pour ne pas voir dans ce repos une ruse afin de mieux nous surprendre plus tard, aussi avais-je pris mes précautions en conséquence.

Enfin le soir de la vingtième journée, j'étais assis sur le seuil de la porte lorsque le cri du merle siffleur se fit entendre; c'était le signal convenu. Je tressaillis involontairement. J'ordonnai à la vieille de fermer les contrevents, de barricader les portes et de n'ouvrir qu'à ma voix; puis je me dirigeai précipitamment vers l'endroit d'où était parti le cri. Je ne m'étais pas trompé, ce signal venait d'un des compagnons de Baptiste. C'était le gascon qu'il m'expédiait. II m'informa que les trois bandits s'étaient occupés de chasse et de pêche, ils avaient, fumé les viandes et les poissons comme s'ils se fussent préparés à un long voyage. Ils avaient de plus confectionné un léger canot d'écorce sur la rivière St. Jean avaient déposé des provisions de distance en distance en descendant vers le village de Ste. Anne. Baptiste me faisait dire de plus qu'ils avaient préparé une hotte dont la destination était évidente, il était d'opinion que cette nuit même, ils frapperaient le coup décisif; puisqu'ils n'étaient qu'à deux lieues à peine des habitations. Je devais donc me tenir sur mes gardes pendant qu'eux-mêmes ne seraient pas loin.

Je fis prévenir six des hommes les plus déterminés et intelligents de mon voisinage et les disposai de manière que leur présence fut parfaitement dissimulée. D'après mes instructions, ils ne devaient tirer qu'au premier commandement.

J'oubliai par malheur de faire la même recommandation au gascon éloigné d'environ trois cents verges de la maison ou je m'étais embusqué.

TENTATIVE ET ATTAQUE.