Je compris que Baptiste nous ménageait quelque surprise. Effectivement pendant que le narrateur en était au plus beau de son récit, l'ivrogne, comme dans le milieu d'un rêve, d'une vois profondément avinée laissa échapper ces paroles: "j'ai vu l'ombre de ceux que j'ai tués, malheur!"
A ces mots le louche s'arrêta et l'examina, mais le mendiant ronflait déjà. Sa narration continua avec moins d'entrain.
Néanmoins dix minutes après, de nouveaux souvenirs lui revenant, il recommença à parler et à rapporter encore des actions du fou lorsqu'un nom que celui-ci prononça attira son attention: "Paulo est mort, c'était mon complice." A ce nom, le louche, je ne savais pourquoi, fit un soubresaut comme s'il eût été piqué par une vipère. Je le vis pâlir et frissonner imperceptiblement, mais se remettant bientôt, d'un air dégagé, il alla prendre la chandelle sur la table et, tout en s'excusant, il l'approcha du mendiant et le regarda longtemps.
Celui-ci dormait du plus profond sommeil, un peu d'écume même lui sortait de la bouche. "Je pensais, dit-il, en posant la lumière à sa place, que le malheureux était malade, j'avais cru l'entendre se plaindre."
Je remarquai toutefois que dès ce moment, le louche devint taciturne. Bien que l'heure ne fut pas très avance, il nous souhaita le bonsoir et partit. Peu d'instants après son départ, le mendiant se leva et se traînant après les meubles, le jarret pliant, d'un pas titubant; il se dirigea vers la porte que je fus obligé de lui ouvrir tant il n'y voyait rien. A peine était-il dehors qu'on entendit le cri du merle siffleur. Bientôt après, le fou rentra en trébuchant, se recoucha, en peu d'instant ses ronflements sonores recommencèrent.
Mes voisins se retirèrent en nous disant bonne nuit à la vieille mère et à moi. Tout en allant les reconduire, je fermai les contrevents, pendant que ma vieille indienne Aglaousse, éteignait les lumières trop vives. Elle aussi avait reconnu Baptiste, mais moi seul avait pu le remarquer sur sa figure.
Quand je rentrai, une entière transformation s'était faite chez le fou apparent. Il avait ôté sa perruque, fait disparaître une partie de ses haillons; il causait familièrement avec l'Indienne et n'était pas plus ivres qu'un homme qui n'a bu que de l'eau. C'était aussi ce que contenait la bouteille.
Nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre et après quelques informations, Baptiste s'empressa de me dire qu'il n'y avait aucun danger pour Adala du moins pour quelques jours.
Il me raconta le résultat de sa chasse à l'homme.
Depuis au-delà de huit mois qu'ils poursuivaient Paulo et son digne acolyte, il n'y avait eu que ruses et embûches des deux côtés. C'était à qui surprendrait et ne serait pas surpris.