Tout le monde dans le village savait quelle était la nature de l'expédition que nous allions entreprendre; aussi, connaissant à quels dangers nous allions être exposés, faisait-on des voeux pour notre succès, tant les bandits inspiraient du terreur. Des prières étaient faites chaque soir dans les familles, pour que Dieu, nous ramenât sains et saufs.
Cependant la vue de la barque avait appris mon arrivée à mos bons amis, qui connaissaient le but de mon voyage, sans savoir en quel lieu j'avais laissé mon enfant; le curé seul en était informé. A bonne heure le lendemain matin, une douzaine des habitants les plus aisés et les plus respectables, ayant le bon prêtre en tête vinrent et nous offrirent tout ce qu'ils croyaient nous être nécessaire pour notre excursion, provisions, habillements et munitions. Mais nous étions amplement pourvus de tout cela. Nous les remerciâmes avec effusion et nous prîmes le chemin des bois accompagnés de leurs souhaits et de leurs voeux.
Il était facile au calme et à la détermination de nos figures de voir combien nous allions mettre de persévérance et de fermeté dans la chasse que nous entreprenions, bien que ceux que nous allions combattre fussent presque deux fois plus nombreux que notre parti, puisque Paulo et son ami avaient recruté les sept autres sauvages.
J'avais pris le commandement de l'expédition.
Un mot personnel sur ma petite troupe.
Bidoune était un homme du six pieds trois pouces, brave et infatigable comme l'étaient les canadiens trappeurs de ce temps-là. Sa force était herculéenne. Quand une fois il était sorti de sa placidité ordinaire, il devenait furieux et indomptable comme un taureau blessé. Une fois déjà pris par cinq sauvages, il, s'était vu attaché au poteau du bûcher et grâce à sa force musculaire, il avait rompu ses liens, saisi une hache, engagé contre tous les cinq une lutte désespérée où trois étaient tombés sous ses coups, le quatrième mortellement blessé et le dernier avait pris la fuite. Ce qui lui donnait encore plus de désir de se joindre à nous c'est que ceux qui s'étaient emparés de lui et qui voulaient le brûler, faisaient partie de la bande où Paulo avait recruté ses nouveaux complices. Lorsque je lui avais communiqué mon plan d'attaque, Bidoune s'était frotté les mains avec délices.
Les deux français eux aussi étaient de puissants et fermes auxiliaires. C'était deux hommes aux muscles d'acier, au coeur franc et loyal, braves et rusés, qui avaient été formés à l'école de Baptiste. Il m'est inutile de parler de ce dernier, le lecteur le connaît déjà.
Avec de tels hommes, je pouvais tout tenter. Le point que j'avais décidé d'explorer était le lieu qui leur servait de repaire, lorsque Baptiste avait poursuivi Paulo.
Plus nous avancions dans les bois et approchions de cet endroit, plus nous nous convainquions que nous ne nous étions pas trompés dans nos prévisions, car les traces de leur passage devenaient de plus en plus évidentes.
Quand nous fûmes peu éloignés du campement où nous espérions les surprendre et leur livrer assaut, nous décidâmes de nous séparer on deux bandes. Nous eûmes aussi la précaution de nous mettre sous le vent, de crainte que les chiens ne sentissent notre approche et qu'ils ne leur donnassent l'éveil. De leur coté, nos ennemis avaient bien pris leurs mesures pour prévenir toute surprise, Ils comprenaient que si leur plan d'enlèvement avait été ainsi déjoué, c'est qu'il y avait eu trahison de la part du louche ou qu'ils avaient affaire à quelqu'un d'aussi rusé qu'eux.