Vers l'année 17... nous touchions aux vacances qui devaient commencer vers la mi-juillet, mais je ne sais comment me l'expliquer aujourd'hui, était-ce un pressentiment qu'avec elles allaient s'éteindre pour toujours les joies de ma vie? Hélas! elles devaient être les dernières, car je terminais mon cours d'étude. Je me sentais triste et abattu. Il y a toujours quelque chose de solennel dans ce suprême adieu que nous faisons à nos belles années de collège. Le succès avait couronné mon travail au delà de mes espérances. Je remportai presque tous les premiers prix de ma classe. L'accueil que je reçus à la maison paternelle fut encore plus chaleureux, plus affectueux, s'il était possible qu'il ne l'avait été les années précédentes.

Mon père, ma mère et mes soeurs me reçurent avec les mêmes démonstrations de joie, j'étais le seul fils. Or sans être bien riche, ma famille jouissait d'une honnête aisance comme cultivateur. Après les premiers embrassements. "Il va falloir, me dit mon vieux père, bien te reposer mon enfant. Je t'ai acheté un beau fusil, un beau cheval est à l'écurie, j'ai quelques épargnes, amuses-toi, promènes-toi et surtout laisses là tes livres pour jouir de la vie dont tu ne connais pas encore les plaisirs".

Puis ma mère et mes soeurs me conduisirent dans la plus belle chambre qui avait été préparée avec tous les soins, la tendresse et l'affection qu'elles me portaient. Je remarquai plein d'attendrissement, avec quelle ingénieuse sollicitude on y avait déposé tous les objets qui pouvaient flatter mon goût et me procurer le plus grand confort.

Tu vas faire ta toilette maintenant, me dit ma mère en m'embrassant, nous avons invité les voisins à souper, et j'espère que tu vas t'amuser dans la soirée puisque tous tes anciens compagnons d'enfance avec leur soeurs sont de la partie.

En effet personne n'avait manqué à l'invitation. Les bons voisins avec leurs enfants étaient venus se réunir à cette fête, et je rougissais d'orgueil et de plaisir, lorsque je voyais ces braves gens venir me presser la main avec une considération qui tenait presque du respect; et me prodiguer des éloges sur mes succès, en présence des jeunes filles et de leurs frères.

Le souper fut bien joyeux, les langues déliées par quelques verres de bon vieux rhum, débitaient mille et mille plaisanteries qui étaient saluées par des tonnerres d'éclats de rire. Les chants ensuite succédèrent aux bons mots, enfin la gaîté était au diapason, lorsque nous nous levâmes de table. Ma mère, par une délicate attention, m'avait fait placer auprès d'une jeune fille plus jolie, plus instruite et plus distinguée que ses compagnes. Cette jeune fille n'était pas précisément belle, elle n'était peut-être pas même jolie, tel qu'on l'entend dans l'acception du mot, mais sa figure était si sympathique, sa voix et son regard si caressants et si doux, qu'elle répandait autour d'elle un charme et un bonheur auxquels il était difficile de résister. Sa conversation était entraînante, et se ressentait de son caractère aimant et contemplatif, elle avait une teinte de mélancolie lorsque le sujet s'y prêtait, qui donnait à sa figure et à ses paroles quelque chose d'enivrant. Pendant le souper nous parlâmes de différentes choses, mais le sujet sur lequel je me surpris à l'écouter avec un indicible plaisir, ce fut lorsqu'elle m'entretint des beautés de la nature. Ce n'était certes pas dans les livres qu'elle les avait étudiés, ce n'était pas non plus dans les ébouriffantes dissertations des romanciers; mais dans le grand livre de la nature, où chacun y puise les connaissances et la foi en celui qui a créé toutes ces merveilles. Elle en parlait avec chaleur et émotion, et, suspendue ses lèvres, j'écoutais les descriptions qu'elle me faisait. Elles débordaient, pittoresques et animées, comme une cascade de diamants.

Bref, ai-je besoin de le dire, j'avais alors vingt ans, l'enivrement de la fête, le sentiment supposé de ma supériorité, les vins qui avaient été versés à profusion, les éloges qu'on m'avait prodigués, tout enfin avait contribué à exalter mon cerveau. Mais lorsque je me levai de table, je sentis dans mon coeur quelque chose que je n'avais pas encore éprouvé.

Le bal s'ouvrit ensuite, je dansai plusieurs fois avec cette jeune fille que je nommerai Marguerite, et quand la veillée fut finie, qu'elle fut partie avec ses parents, j'éprouvai un vide mêlé de charme et un sentiment de vague inquiétude indéfinissable. Il fallut m'avouer, que de l'avoir vue au bras d'un beau et loyal jeune homme, et échanger ensemble des paroles d'intimité en était la cause. Quelques regards que j'avais surpris produisirent dans mon être un bouleversement jusqu'alors inconnu. Ce jeune homme s'appelait Octave, il avait été mon condisciple de collège et jusqu'à ce temps mon ami. Il avait terminé ses études depuis deux ans, et était revenu prendre les travaux des champs sur la ferme de son père. Ça fut en vain cette nuit-li que je cherchai le sommeil, je la passai à me rouler sur mon lit, et, lorsque plus calme le lendemain matin, je voulus descendre dans les replis de mon âme, je sentis que j'aimais éperdument Marguerite, et que le démon de la jalousie allait prendre possession de moi.

Je formai donc la résolution du ne plus la revoir. Effectivement, bien des jours se passèrent, oui quinze longs jours s'écoulèrent avant que je la revisse, et cependant pas une heure, pas un instant au jour ou de la nuit sans que je pensasse, que je rêvasse à elle. Tout le monde me faisait des reproches sur mon air morne et abattu, j'avais perdu le sommeil et l'appétit. Mes parents étaient inquiets, ma bonne mère ne manquait pas de l'attribuer au travail excessif de mes études.

Cependant il fallut céder aux obsessions et retourner aux soirées du village. Je croyais être assez fort pour pouvoir affronter le danger. J'y rencontrais fréquemment Marguerite et Octave et m'en revenais chaque soir de plus on plus éperdument amoureux et jaloux. Son nom m'arrivait sur les lèvres à chaque jeune fille dont j'apercevais dans le lointain la robe onduler sous les caresses de la brise. Je partais pour la chasse sans munitions, ni carnassière et allais m'asseoir sur le bord de la mer, et là, des journées entières je pensais à elle. La plainte de la vague gui venait tristement déferler sur la plage convenait à ma tristesse.