Les Rapports annuels qui constataient la prospérité de notre collège l'attribuaient tous à la bonne tenue de la maison, aux progrès des élèves: «L'établissement,» dit, par exemple, celui de 1824-1825, «est florissant au même degré que les années précédentes, comme le montrent le nombre des élèves et leurs progrès tant dans les mœurs que dans l'instruction civile et religieuse; les examens semestriels de 1825 en ont fourni une preuve publique. Pour les professeurs et la Maîtresse, on ne peut que se louer de leur zèle et de leur conduite régulière et subordonnée[61].» Aussi le gouvernement autrichien donna-t-il à la Directrice un gage public de son estime en lui conférant l'Ordre de la Croix étoilée, «destiné à des dames nobles qui, se consacrant surtout au service et à l'adoration de la croix, s'adonneraient de plus à la vertu, aux bonnes œuvres et à la charité[62].» Il est vrai que l'âge de Mme de Lort et sa santé depuis longtemps ébranlée lui conseillèrent bientôt après la retraite. Mais, quand elle obtint son congé, à soixante-quatre ans environ, au début de septembre 1828, le collège était sur un trop bon pied pour en souffrir. Mme Henriette Smith, qui appartenait à la maison depuis dix-huit années, qui depuis le 20 mars 1812 y remplissait les fonctions de Maîtresse, qui avait toujours vécu en parfaite intelligence avec la Directrice et l'avait suppléée avec dévouement, avec habileté durant ses absences et ses maladies, fut nommée à sa place le 24 août 1829, après avoir encore une fois exercé la fonction par intérim.

Les documents qui subsistent ne permettent pas d'instituer le parallèle de la première et de la deuxième Directrice. Tout ce que l'on peut conjecturer, c'est que la seconde, si elle n'avait ni les qualités ni les défauts d'une comtesse, possédait une aptitude plus marquée pour se mettre à toute espèce de travaux: ainsi, elle emploie au besoin l'italien dans sa correspondance officielle, tandis que Mme de Lort répondait toujours en français aux lettres écrites en italien; elle se déclarait prête à tenir la comptabilité de la maison, tâche que Mme de Lort avait toujours déclinée autant qu'elle l'avait pu. Quoi qu'il en soit, l'autorité marquait pour l'une et pour l'autre une égale estime et leur attribuait à toutes deux une grande part dans la prospérité du collège.

La seconde et dernière Directrice française administra la maison encore plus longtemps que n'avait fait la première; car elle resta en activité jusqu'à la fin de 1849[63]. Je ne sais si c'est la mort ou le besoin de repos qui l'enleva à ses fonctions et si elle a vu le retour du drapeau français dans la capitale de la Lombardie; mais je suis du moins content pour elle qu'elle ait vu les journées de mars 1848, date glorieuse et pleine de promesses à laquelle les fils et les frères de ses élèves en avaient une première fois chassé les Allemands.

Elle emporta une autre satisfaction, celle de laisser le collège dans une prospérité qui dure encore aujourd'hui dans le nouveau local de la via Passione.

CHAPITRE V.

Les collèges de Vérone, de Lodi, de Naples, encore aujourd'hui, comme le collège de Milan, vivants et prospères. Les patriotes italiens et les voyageurs d'accord avec Stendhal pour reconnaître que la fondation de ces collèges a puissamment contribué à relever le cœur et l'esprit de la femme en Italie.

Le collège de Vérone n'avait pas couru les mêmes dangers, précisément par les raisons qui nous ont fait prendre de préférence le collège de Milan pour objet de notre étude: le personnel en était italien, et le plan d'études moins étendu; il pouvait donc moins inquiéter l'Autriche. Toutefois, comme nous l'avons dit, on y appliquait le même système d'éducation, sinon d'instruction, qu'à Milan. Il avait donc, lui aussi, de quoi déplaire. Mais il faut croire que lui aussi il fut sauvé par les services qu'il rendait: ici encore, en effet, les Autrichiens maintinrent en fonctions le personnel nommé par le prince Eugène et laissèrent en vigueur la règle primitive jusqu'en 1837; encore ne touchèrent-ils jamais aux points essentiels, à ceux qui pouvaient le mieux retremper le caractère et réformer les mœurs du sexe féminin en Italie; on peut s'en convaincre en lisant un récit succinct des vicissitudes de ce collège, que le gouvernement italien a publié en 1873[64]. Car ce collège, comme celui de Milan, est toujours vivant et prospère. Nous renvoyons à cette histoire sommaire qui achèvera de montrer la solidité de cette œuvre de Napoléon. Détachons-en seulement une note de la page 4, qui rend un glorieux témoignage de l'excellence du choix fait par le prince Eugène pour la direction de l'établissement: «C'est une dette de reconnaissance de rappeler le nom de la première Directrice, qui fut Mme Amalia Guazza, et dont les éminents services ont laissé dans le pays et dans la maison le plus cher, le plus impérissable souvenir. Entrée au collège à l'époque même de la fondation, et nommée Directrice effective par décret du 6 janvier 1813, elle soutint cette charge difficile pendant plus de quarante années et l'exerçait encore lorsqu'elle mourut le 30 juin 1854.»

Le collège de Lodi fut également conservé: quand lady Morgan le visita dans les premières années qui suivirent la chute de Napoléon, Maria Cosway avait été rappelée en Angleterre par des affaires domestiques, et une autre dame le dirigeait; mais il était florissant comme il l'est encore aujourd'hui. Lady Morgan, qui attribue à Maria Cosway tous les talents, toutes les qualités qui peuvent rendre une femme accomplie, y dit que sous sa direction ce pensionnat était devenu et restait une des meilleures maisons qui existent en Italie et peut-être en Europe. Ce qu'elle ajoute prouve que, sauf quelques modifications sur l'article du parloir, les Autrichiens avaient laissé subsister la règle de la maison émanée du même esprit que celle du collège de Milan, quoique visant à une éducation moins complète: «Le costume est uniforme, simple et propre sans recherche. L'instruction est la même pour tous, excepté la musique, la danse et le dessin que l'on n'enseigne qu'à celles dont les parents sont de rang à nécessiter des talents de ce genre. Elles apprennent des ouvrages d'aiguille utiles et l'économie domestique, de manière à pouvoir, en rentrant dans leur famille à l'âge de quatorze ans, tenir des livres de commerce ou conduire une maison. L'écriture, l'arithmétique et le style épistolaire sont particulièrement soignés, et la géographie, la grammaire et l'histoire enseignées à fond[65].»

L'œuvre française dont nous retraçons l'histoire désarma jusqu'à la haine plus aveugle encore des Bourbons de Naples. Caroline Murat, qui avait pris à cœur l'établissement placé sous sa protection, avait, dit-on, en quittant le royaume, répété à tous les Napolitains qui lui faisaient leurs adieux: «Conservez mon école, veillez sur les Miracoli (ex-couvent de Naples dans lequel on avait transporté le collège d'Aversa)!» Son vœu fut exaucé. Le roi Ferdinand Ier montra sa mauvaise humeur en refusant de visiter l'établissement; mais le 6 novembre 1816, il le confirma quoique élevé par l'envahisseur. Pietro Colletta constate avec joie, dans son Histoire du Royaume de Naples, que cette maison, fondée par Joseph et Joachim, «après avoir grandi sept années en mérite, en importance, et en renommée,» a été conservée avec la règle originelle. Ce que lady Morgan, dans sa relation de voyage, appelle de grands changements, se réduisit à l'adjonction d'un professeur de catéchisme et à quelques modifications dans les rapports entre les parents et les familles; la règle intérieure fut maintenue[66]. Aujourd'hui encore deux des trois collèges qui existent à Naples sont établis l'un aux Miracoli, l'autre à San Marcellino. Les noms de la princesse Maria Clotilda, de la reine Maria Pia, qu'ils portent présentement, ne suffisent pas à faire oublier les véritables fondateurs.

Je le demande maintenant: s'il est vrai que de pareils établissements eussent partout produit de bons effets, combien ne furent-ils pas efficaces, nécessaires, chez un peuple qui commençait à vouloir se relever de sa décadence, mais où l'instruction et l'éducation des femmes étaient dans le délaissement que nous dépeignent les historiens italiens? À une éducation qui entretenait la mollesse, les préjugés de caste, l'ignorance, où la piété même ne tournait pas au profit de la vertu, ils avaient substitué une éducation qui reposait sur une piété agissante et éclairée, qui enseignait que le mérite seul établit des différences entre les hommes, qui préparait, non plus des femmes sans défense contre les surprises du cœur, sans intérêt pour les idées généreuses, mais les épouses et les mères des patriotes qui ont relevé l'Italie. Si Parini, si Alfieri avaient pu voir ces nouveaux principes appliqués pendant quarante années par les personnes mêmes que les fondateurs avaient reconnues dignes de les répandre, s'ils avaient pu voir l'élite de la société solliciter le bienfait de cette éducation pour ses filles, avec quelle éloquence, avec quelle émotion n'auraient-ils pas béni un pareil symptôme de régénération, et l'auteur du Misogallo n'eût-il pas avoué ce que proclamait Stendhal, que les collèges de jeunes filles institués en Italie par le gouvernement français ont eu la plus salutaire influence?