La manière dont nos pères parachevaient leur instruction dans l'âge mûr marquait donc peut-être plus d'énergie que celle qui a prévalu depuis, et préparait un public plus véritablement cultivé; une époque où toute la société polie se divertissait à penser et à écrire avait plus de chances de produire des hommes de génie qu'une époque où cette même société s'amuse à écouter. Toutefois, la vogue des cours publics, outre qu'elle témoigne d'un goût honorable encore, quoique passif, pour les lettres, a grandement servi les progrès du genre où notre génération réussit le mieux: la critique. À mesure que beaucoup d'œuvres brillantes, mais improvisées par des esprits plus fougueux que profonds perdent de leur prestige, on comprend mieux que ce genre, qui ne requiert point de facultés créatrices, est celui qui soutiendra la réputation de la fin du dix-neuvième siècle. Or, quoique la philosophie française et la philosophie allemande, l'école de Rousseau représentée par Mme de Staël et Chateaubriand, et l'école de Kant puissent revendiquer l'honneur d'avoir découvert les principes qui ont donné à la critique moderne sa finesse et sa portée, la nécessité d'intéresser un auditoire nombreux et aussi avide de plaisir que d'instruction a conduit les maîtres à chercher des vues plus neuves et plus vastes. Aussi le plus brillant élève de Mme de Staël a-t-il été Villemain; et depuis soixante ans que la foule se presse devant les chaires de l'enseignement supérieur, les hommes qui l'y retiennent ont découvert dans l'histoire de la littérature plus de vérités que leurs devanciers n'en avaient aperçu en bien des siècles.
Mais, dira-t-on, ce préambule conviendrait si le haut enseignement ne s'adressait qu'aux amateurs, et nous le voyons, au contraire, former de sérieux adeptes à la sévérité des bonnes méthodes et ne pas seulement décrire les résultats brillants de la science, mais frayer la route qui y conduit.
Nous répondrons que c'est de l'enseignement supérieur libre, et non des Facultés de l’État que nous esquissons l'histoire, et que les faits vont nous montrer que les cours libres dont nous exposerons le rôle et l'influence, ont dû aux gens du monde leur naissance et leur durée. Étudier ces cours, ce ne sera donc pas simplement ajouter quelques traits à l'histoire anecdotique de notre littérature, à la biographie de beaucoup d'hommes célèbres, et défendre contre un injuste oubli plusieurs associations qui ont longtemps occupé l'attention publique; ce sera, de plus, s'éclairer sur les avantages et les inconvénients attachés, au moins dans notre patrie, aux Universités libres. Nous ne parlerons pas de celles qui existent aujourd'hui sous nos yeux, parce qu'elles sont encore trop récentes. Les associations qui les ont précédées nous offrent dans leur longue carrière un champ d'observation plus vaste, plus sûr même, parce qu'il est plus aisé d'y demeurer impartial.
CHAPITRE II.
Naissance de l'enseignement supérieur libre à la veille de la
Révolution.
I
Certes, si jamais, en fondant des cours libres, on a pu légitimement concevoir le dessein de suppléer à l'insuffisance de l'enseignement officiel, ça été à l'époque où Pilâtre de Rozier ouvrit son Musée. On se souvient de l'émotion, de l'ardeur généreuse qu'excitèrent un peu après 1870 les hommes qui révélèrent courageusement à la France tout ce qui manquait aux Facultés de l’État. Les hommes compétents étaient encore beaucoup moins satisfaits de nos Universités dans les années qui précédèrent 1789, et ne gardaient pas davantage le silence. M. Liard a fortement marqué, dans son histoire de l'Enseignement supérieur en France, le contraste qui existait au dix-huitième siècle entre les savants libres qui remplissaient de leur nom l'Europe entière, qui découvraient non pas seulement des vérités, mais des sciences nouvelles et les maîtres des Universités, routiniers et obscurs, qui ne savaient même pas se faire honneur des inventions d'autrui. La faute n'en était pas uniquement à l'insouciance de Louis XV: il n'était pas, en effet, dans la tradition que le gouvernement provoquât des réformes pédagogiques favorables au progrès des lumières. Sauf l'heureuse dérogation par laquelle François Ier avait créé le Collège de France (et ce collège, créé pour chasser la routine, avait été envahi par elle), les rois récompensaient par des honneurs et des pensions la science déjà illustre; mais la science encore obscure et la transmission de la science ne les intéressaient pas. C'était sous le patronage de l’Église que les Universités avaient grandi, et l'on ne pouvait raisonnablement exiger que l’Église traitât les connaissances profanes avec la sollicitude qu'elle avait témoignée à la théologie. Aussi, nombre des chaires, locaux, mérite des professeurs, méthodes, tout était défectueux, tout appelait une réforme.
Il semblerait donc que la pensée de Pilâtre dût être d'offrir aux jeunes gens qui voulaient se vouer à l'étude l'initiation à la fois prudente et hardie qu'ils auraient inutilement cherchée ailleurs. Pourtant Pilâtre ne songea pas surtout à eux. Je ne voudrais pas dire que ses défauts l'en détournèrent aussi bien que ses qualités; il répugne d'employer un mot désobligeant à propos d'un homme si sympathique par son courage, son activité, et dont l'esprit de ressources a été, en somme, beaucoup plus utile aux autres qu'à lui-même. Peut-être, cependant, n'eût-il été que médiocrement flatté d'avoir pour uniques auditeurs des étudiants, c'est-à-dire des jeunes gens pour la plupart sans nom, sans crédit, sans fortune. Quelques-uns de ses imitateurs penseront davantage à ces auditeurs modestes; mais ses continuateurs véritables, ceux qui s'inspireront fidèlement de son esprit, ne songeront que très tard à les attirer. Quand Pilâtre pensait à la jeunesse, c'était probablement surtout, comme les rédacteurs d'un programme publié pour son établissement vers décembre 1785, quelques mois après sa mort, à la jeunesse aristocratique qu'il songeait particulièrement, aux futurs chefs d'armées et gouverneurs de provinces. Mais cette préférence n'était pas de sa part une pure faiblesse. Il lui fallait des appuis et il connaissait la légèreté des puissances de son temps: il savait qu'incapables de s'intéresser à ce qui était uniquement sérieux, elles ne se faisaient pourtant pas une règle de l'indifférence, mais que l'empire de la mode pouvait seul les en tirer. Comme elles n'accordaient qu'une protection, et même qu'une tolérance précaire aux efforts des hommes de bonne volonté, ceux-ci étaient obligés de sacrifier à la frivolité pour la mettre de leur côté; il fallait se placer sous la protection de son caprice: l'appui du gouvernement, de la noblesse, était à ce prix. Pilâtre dut tenir compte de cette considération, qui faisait souvent échouer ou dévier les tentatives les plus généreuses.
On pourrait également croire, parce que l'établissement qu'il a fondé rappelle surtout le nom de La Harpe, que l'amour des lettres en a suggéré la fondation. Il n'en est rien: le fondateur obéit à la pensée qui avait inspiré la partie scientifique de l'Encyclopédie. Le dix-huitième siècle, sans placer exclusivement le bonheur dans le bien-être, voulait que la science se proposât principalement de rendre la vie plus commode: de là, les soins que prend Diderot pour exposer les progrès des arts mécaniques, la célébrité qui, dès le premier jour, récompensa à des titres divers, les Jacquart, les Parmentier, les Jenner, les Franklin; de là, les sociétés qui se formèrent dans la seconde moitié du siècle pour encourager les découvertes applicables à l'agriculture ou aux métiers. Les lettres ne furent admises dans la maison de Pilâtre que quelques années plus tard. Mais toutes les fois qu'elles s'allient aux sciences dans une œuvre commune, comme elles sont plus accessibles à la foule, elles demeurent seules dans sa mémoire: le mot d'école d'Alexandrie fait surtout songer au poème sur l'expédition des Argonautes, à des hymnes, à des églogues, et pourtant Eratosthène et Hipparque avaient plus de force de génie que les poètes des Ptolémées. Déjà en 1808, un railleur s'étonnait que la salle des cours ressemblât fort peu à une bibliothèque de lettrés: «Quel aspect,» disait La Gazette de France du 20 juillet, «offre à l'étranger cet asile des Muses! Un vaste fourneau, espèce d'antre représentant assez bien les forges de Vulcain, telle est la décoration du fond de la salle. Au-dessus de la tête des lecteurs, brillent des bocaux étiquetés et qui nous transportent dans ces laboratoires de l'alchimie que les peintres flamands se sont plu à rendre avec leur minutieuse et précieuse exactitude; des cornues, des alambics complètent l'illusion…; des globes métalliques suspendus à la voûte et propres à receler des feux dont Jupiter formera la foudre… frapperaient de terreur si l'œil ne se reposait enfin sur le modeste verre d'eau sucrée placé à la gauche du lecteur, comme un symbole des douceurs qu'il se prépare à débiter.» Mais laissons dire les railleurs: nous verrons que les sciences ont fourni à cette chaire plus d'hommes supérieurs que les lettres.
Ce fut donc surtout pour intéresser les gens du monde à la physique et aux mathématiques que le hardi et brillant Pilâtre fonda, sous le patronage du roi et du comte de Provence, le Musée de Monsieur, qu'il ouvrit le mardi 11 décembre 1781, rue Sainte-Avoye[67]. Mais alors ne faut-il pas recommencer sa justification? Car la témérité était encore beaucoup plus grande que s'il se fût agi de cours de littérature ou d'histoire. Mais M. Guizot vient à notre aide: dans une notice sur Mme de Rumford, la veuve de Lavoisier, il reproche aux hommes spéciaux de trop dédaigner l'intérêt que les gens du monde peuvent porter à leurs études: «L'estime, le goût du public pour la science, et la manifestation fréquente, vive de ce sentiment, sont pour elle d'une haute importance… Les temps de cette sympathie un peu fastueuse et frivole ont toujours été pour les sciences des temps d'élan et de progrès.» C'est bien plutôt pour la pédagogie qu'il faut redouter l'intérêt du grand public parce qu'ici il s'agit d'établir des règlements, de légiférer, et que, en matière d'éducation surtout, ni la bonne volonté, ni l'intelligence, ni les lectures et la méditation, ne sauraient suppléer au défaut de pratique. Mais, pour les autres sciences, la popularité n'a guère que des avantages: elle stimule les savants, elle leur procure les ressources nécessaires à leurs recherches, sans qu'on ait rien à redouter de la foule médiocrement compétente qui la distribue.