VILLEMAIN EN SORBONNE

CHAPITRE PREMIER

Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la Restauration.—Succès de Villemain.—Mauvais moyens de succès qu'il s'est interdits.

Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à-dire un jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer, qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans l'histoire littéraire de notre temps.

On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire.

I

D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas, paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée dans ses Souvenirs contemporains, La Fayette et Dupont de l'Eure, reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des leçons instructives et agréables.

Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des professeurs.

Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe, sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui, ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque, pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot, comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une réflexion émise la veille par les Débats, le gouvernement avait violé non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181]; mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à reprendre son cours.

Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses; j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais personne ne se trompait sur sa pensée, et, le Constitutionnel n'eût-il pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons.