Vivi, e sappi ch' io t'amo, e non te l' celo, Quanto più creatura umana amar conviensi.
Faites sentir que le cœur du Tasse, à la différence du cœur de Dante, n'est pas égal à son sujet, mais à condition d'ajouter que souvent, dans le langage qu'il prête à Godefroy de Bouillon, dans la peinture des chrétiens apercevant la cité sainte, ailleurs encore, il en a senti et exprimé dignement la grandeur. M. Ferrari ne cède pas à un parti pris d'injustice; il cite çà et là quelques éloges donnés à de beaux vers, il lui arrive de réfuter des critiques mal fondées; mais, laissé à lui-même, il vaque plus volontiers à l'office de désenchantement qu'il s'est attribué.
Toutefois plusieurs éditions scolaires d'Italie échappent à la fois au reproche de complaisance et au reproche d'excessive sévérité. On peut citer à cet égard le résumé que M. Falorsi a donné de l'autobiographie d'Alfieri dans une édition d'œuvres choisies du poète d'Asti. M. Falorsi est malheureusement de ceux qui suppriment à peu près entièrement les notes, du moins pour les quatre pièces d'Alfieri qui forment la plus grosse part de son recueil. Il est probable qu'il rédigerait fort bien les siennes; son récit de la vie du grand tragique ne contient pas une seule appréciation malsonnante, et pourtant fait sentir avec autant de netteté que de discrétion tout ce qui se mêlait de faiblesse bizarre et maladive à l'énergie d'Alfieri et comment c'est du jour où Alfieri a lutté courageusement contre lui-même qu'il s'est acquis des titres à la gloire. Le libre esprit de M. Falorsi s'accuse encore dans l'analyse qu'à propos du théâtre d'Alfieri il donne de quelques pièces de Racine; ces analyses contiennent des inexactitudes de faits et ne font pas assez ressortir les caractères, mais peu d'admirateurs d'Alfieri, peu d'admirateurs de Racine même auraient mieux marqué la rapidité d'action, le caractère constamment tragique de notre Britannicus. Citons comme dernier exemple de cette liberté de jugement une note amusante qui établit fort bien que l'excès opposé à notre indifférence prétendue ou réelle pour les langues étrangères ne va pas sans inconvénient: «Les Italiens modernes qui, dans la lecture de méchantes gazettes d'un style pis que francisé, dans des traductions subreptices (ladre) d'ouvrages étrangers, dans le commerce de précepteurs, de bonnes d'enfants, bientôt de nourrices, qui nous arrivent de la Chine, du Mongol et du Japon, sucent avec le lait un sot mépris (dispregio ciuco) de leur belle langue, feront bien de méditer un passage d'Alfieri sur le rapport nécessaire qui existe entre l'étude de la langue maternelle et l'éducation de la pensée[214].»
Il va de soi que, quand un des maîtres de la critique italienne trouve le temps d'annoter une édition à l'usage des classes, il sait faire entendre ce qu'on doit dire, sans rien fausser par excès d'insistance. M. Alessandro d'Ancona l'a prouvé à l'occasion des Odes de Parini. C'était un sujet particulièrement délicat: la difficulté ne consistait pas pour un érudit de sa force à réunir tous les passages anciens et modernes dont l'habile imitation compose jusqu'à un certain point l'originalité laborieuse de Parini; mais les Italiens doivent tant de reconnaissance au noble poète qui, au siècle dernier, releva dans leur patrie la dignité de l'homme et du citoyen, qu'ils souffrent impatiemment toute censure à son adresse; ils pardonneraient encore un mot franc sur Alfieri, parce que Alfieri a tant commis et avoué d'extravagances que leur gratitude fort légitime ne peut pas se dissimuler ses travers. Mais le caractère pur, la vie sans faiblesses de Parini protègent sa gloire. Il était donc fort difficile, surtout dans un volume destiné à la jeunesse, d'indiquer tout ce qui manque à Parini pour être un penseur et un écrivain du premier ordre. Il ne faut donc pas reprocher à M. d'Ancona de ne point signaler certains défauts que l'ironie mordante de Parini et ses intentions généreuses ne nous empêchent pas d'apercevoir. Il suffisait de choisir quelques points, où la censure pouvait s'appliquer sans soulever de clameurs. Ces points, M. d'Ancona, en homme d'esprit et en homme de cœur, les a choisis d'une main heureuse et touchés d'une main délicate. En voici un exemple: un Italien, car en Italie même on ne peut s'aveugler toujours sur les défauts de Parini, avait osé dire que dans la Caduta, une de ses pièces les plus estimées, la bassesse officieuse de l'inconnu qui prétend tirer le poète de la pauvreté s'exprime avec une invraisemblance choquante. M. d'Ancona, en quelques lignes d'une spirituelle bonhomie, nous enseigne à reconnaître et à limiter en même temps la portée d'une critique qui n'atteint que l'exécution d'un morceau et n'entame pas la beauté fondamentale de la pièce: «Sans accepter entièrement,» dit-il, «les conclusions qu'on nous propose, on peut avouer que quand cet officieux conseille froidement et d'un ton amical à Parini de se faire démagogue, espion, voleur, il va peut-être un peu trop loin, même étant donnée l'intention sarcastique.» Quand l'intérêt public est en jeu, M. d'Ancona n'hésite pas: il donne nettement tort à Parini s'imaginant que la charité peut prévenir tous les crimes et que le pardon accordé à un criminel offre une garantie suffisante contre la récidive, et il conclut son commentaire de l'Ode Il bisogno par ces belles paroles dont la citation est d'autant plus de mise ici qu'elles s'appliqueraient aussi bien à la pédagogie qu'à la politique: «Du reste les disputes sur le devoir de prévenir et sur celui de réprimer sont des logomachies byzantines. L'État est tenu de prévenir quand il le peut, de réprimer quand il le doit. La limite de la prévention est la possibilité, la limite de la répression est la justice.»
Ce franc aveu des défauts d'un auteur classique, pourvu qu'on n'y joigne pas un apparent oubli de leurs qualités, aurait d'autant moins d'inconvénients en Italie, que le public le prend de moins haut chez eux que chez nous avec les écrivains de talent. Chez nous, sauf durant des périodes de caprices qui ne durent jamais longtemps, le bon sens et la clarté sont les deux qualités réputées les plus indispensables; comme la multitude est compétente pour juger de ces deux qualités, elle fait tout d'abord des écrivains ses justiciables. En Italie, on demande tout d'abord à un écrivain de l'imagination; or l'imagination est une qualité qui varie d'homme à homme, qui suit sa fantaisie et à qui, si on l'aime, on permet de s'y livrer; puis Dante, élève des scolastiques, a, dès l'origine, accoutumé les Italiens à une poésie savante qui ne se laisse pas entendre à première lecture. L'ambition de conserver dans la langue vulgaire les inversions, les enchevêtrements de mots qui, dans le latin, n'engendrent pas la confusion à cause des désinences moins uniformes, a encore fait accepter une demi-obscurité qui tient le lecteur en respect; enfin, la langue littéraire de l'Italie n'est pas, n'était pas surtout jusqu'à ces derniers temps, la langue maternelle de tous les Italiens, chacun d'eux, dans l'usage courant de la vie, employant le dialecte de sa province. Pour toutes ces raisons, ils lisent avec plus de patience, partant avec plus de déférence que nous. C'est même chose touchante que de voir avec quelle modestie grave des hommes fort savants proposent chez eux plusieurs explications de tel vers d'un grand poète, avec quelle longanimité la nation s'éclaire tour à tour des interprétations successives qu'on lui en présente. Chez nous, lorsque Muret déclare que sans sa glose les Amours de Ronsard sont inintelligibles, notre premier mouvement est de rire du texte et de la scolie, et de laisser là l'un et l'autre: en Italie une déclaration semblable ne choque personne. C'est dire qu'en Italie un commentateur, pourvu qu'il sache confirmer les lecteurs dans l'admiration des beautés véritables de son texte, peut, s'il l'ose, en révéler les défauts, sans crainte de le discréditer.
IV
Puisque au total, en Italie et en France, les éditions scolaires se rapprochent plus ou moins des éditions savantes, puisqu'elles visent, soit à les résumer, soit à en tenir lieu, demandons-nous en finissant si les incontestables mérites qu'elles présentent sont bien ceux que réclame l'enseignement secondaire.
Certes un homme d'esprit n'est jamais trop savant pour accomplir la plus modeste des tâches; et c'est même le devoir strict de tout homme qui veut éditer un ouvrage pour la jeunesse, de s'assurer au préalable qu'il connaît toutes les découvertes des érudits qui se rapportent à son auteur. Il doit aux élèves, sous la réserve des suppressions que leur âge exige, un texte authentique, et, par conséquent, il faut qu'il ait consulté les travaux où l'on a corrigé les mauvaises leçons. Il leur doit de ne jamais les induire, par ses commentaires, dans des erreurs déjà réfutées, et par conséquent il faut qu'il ait lu les érudits et les critiques dont les lumières s'ajouteront utilement aux siennes. Mais il ne s'ensuit nullement qu'il doive faire passer dans son édition la plus grande somme possible de la science qu'il a pu acquérir. Une édition destinée aux érudits n'est jamais trop érudite parce qu'elle doit répondre à d'innombrables questions. Vingt savants qui viennent interroger l'un après l'autre notre admirable collection des grands écrivains de la France, la feuillettent chacun dans une pensée différente. Il a donc fallu, dans la mesure du possible, prévoir et satisfaire tous leurs désirs. Les tout jeunes gens ont des besoins tout autres. Cet ouvrage que vous mettez sous leurs yeux pour la première fois, qui cédera la place à un autre dans quelques semaines, ils n'en peuvent saisir que l'essentiel, et ce n'est pas trop, pour qu'ils y parviennent, de tous leurs efforts et de tous les vôtres. Ces beautés saillantes, que peut-être dans le fond de votre âme vous êtes las d'admirer et de commenter, ils ne les découvrent pas d'eux-mêmes et ne les comprendront bien que grâce à vous. Toutes les questions subsidiaires qui s'imposent à qui veut approfondir, ne se présentent pas à leur esprit; les leur proposer, c'est les distraire de l'objet principal qu'ils ont déjà beaucoup de peine à ne pas manquer. Toutes les notions qui nous ont fait pénétrer depuis notre jeunesse dans les auteurs que nous avions étudiés au collège, la vie, la lecture nous les ont données peu à peu; nous les avons digérées, et c'est pour cela qu'elles nous profitent. En présenter à la jeunesse un résumé, même fort judicieux, fort élégant, c'est lui donner une nourriture trop forte. Il faut donc s'accommoder à sa faiblesse. Dans une savante revue italienne que nous avons citée un peu plus haut, M. S. Morpurgo, répondant à un de ses compatriotes qui déclarait qu'on traite trop les lycéens en enfants, fait spirituellement observer que ce traitement n'est pas très disproportionné à leur âge. Il faut sans doute ouvrir l'esprit des enfants, mais il importe encore bien davantage de le fixer. Il n'est pas mauvais de leur indiquer d'un mot qu'il y a d'autres questions à étudier que celles qu'on étudie avec eux, mais il faut aussitôt après les ramener sur ces dernières. La meilleure édition classique est celle qui, tout en leur fournissant les indications dont ils ont besoin, disperse le moins possible leur attention et la concentre le mieux sur le texte lui-même.
Une des principales qualités qu'il y faut est donc la brièveté, la sobriété. Nous avons raison d'exiger qu'on place en tête du volume une biographie, une introduction. Rappelons-nous toutefois que c'est pour nos enfants que l'édition est faite et non pas pour nous, et que ce n'est peut-être pas faire l'éloge d'un livre scolaire que de constater l'intérêt que les parents prennent à le lire. Ces longs morceaux pleins de faits et d'idées qui font honneur à l'érudition, à l'étendue d'esprit, au style du professeur qui les a composés n'effraieront-ils pas l'élève? S'il les lit, lui qui dispose de si peu d'heures, lui restera-t-il le temps de lire, de relire le texte? En aura-t-il même le désir? Les vastes perspectives que vous lui aurez ouvertes ne l'en auront-elles pas détourné? Prenons garde de rebuter les élèves légers, et, ce qui serait encore pis, de donner aux élèves studieux une habitude qu'hélas! nous avons peut-être contractée nous-mêmes, celle de lire trop vite. Prenons garde de leur en donner une autre, celle d'encombrer leur mémoire au lieu d'exercer leur jugement. Beaucoup de laborieux élèves n'ont que trop perdu l'habitude de l'effort personnel. On raillait autrefois certains exercices de la rhétorique dont les paresseux se tiraient, dit-on, par des larcins qualifiés de réminiscences; mais nos élèves ont aujourd'hui la tête si remplie de notices biographiques et critiques, que de la meilleure foi du monde ils les récitent sans s'en apercevoir; il leur semble même, comme aux légistes de l'époque antérieure à Cujas, que la seule manière d'étudier un texte soit d'en étudier les commentateurs. Voici une anecdote dont j'ai de bonnes raisons pour garantir l'authenticité: il y a trois ans, à la Faculté des lettres de Paris, à la suite d'une conférence de littérature française, un jeune homme à figure ouverte et sympathique vint demander de quel manuel on recommandait particulièrement l'usage; on lui répondit naturellement que l'on conseillait plutôt de ne faire usage d'aucun manuel, du moins à propos des auteurs marqués au programme, et de lire assidûment ces auteurs pour se mettre en état de répondre même aux questions imprévues. Le jeune homme insista, expliquant qu'il appartenait à un lycée de province et ne pouvait venir que de loin en loin à la Sorbonne. On l'assura que le jour de l'examen on demandait au candidat, non pas l'opinion des critiques, mais la sienne, et que rien n'était plus facile pour les examinateurs que de discerner les compositions dont la mémoire seule avait fait les frais. Sa figure prit une expression d'incrédulité, de tristesse, et il partit évidemment persuadé que les maîtres de conférences de la Sorbonne, afin de ne point faire de tort à leurs auditeurs réguliers, gardaient pour eux le secret des recettes infaillibles grâce auxquelles un étudiant docile devenait à coup sûr licencié. Nos éditions scolaires ont contribué à cette disposition des esprits: dans les livres de cette nature, telle préface qui stimule la réflexion chez un homme fait l'engourdit chez les écoliers.
En accordant qu'il faut donner aux élèves le texte véritable de nos classiques, nous n'avons pas voulu dire qu'il fallût y conserver une orthographe archaïque ou capricieuse; c'est leur prêter une apparence rébarbative. Quant aux notes, elles doivent, à mon sens, n'être pas trop multipliées. On pourrait ménager davantage les notes curieuses seulement en elles-mêmes, celles qu'on peut lire à part; car, si ces notes amusent, instruisent même, elles n'exercent pas assez l'esprit. Peut-être abuse-t-on quelquefois des variantes, des rapprochements, de l'indication des passages que l'auteur a imités. Il ne faut, pour ainsi dire, interrompre la conversation de l'auteur et de l'élève que pour expliquer à celui-ci le langage de celui-là, pour l'aider à en comprendre la force, pour l'inviter à interroger respectueusement son interlocuteur. Il ne faut que rarement lui parler d'autre chose à propos de ce que dit Racine ou Bossuet. Il a déjà quelque peine à soutenir le dialogue et ne le quittera que trop volontiers pour le commentateur qui lui conte de piquantes historiettes. Les notes véritablement utiles sont celles qui soulèvent à demi le voile qui lui cache les beautés de l'éloquence et de la poésie, qui lui promettent au prix d'un effort un plaisir flatteur pour son amour propre et, ce qui vaut mieux, un plaisir d'imagination et de cœur. Quelquefois les notes pourraient prendre la forme d'un questionnaire. Par exemple, on demanderait pourquoi l'on tient pour vraie telle maxime que tel et tel fait paraissent contredire, pourquoi tel vers est éloquent ou spirituel, en quoi l'idée d'une scène est dramatique ou fine. En un mot, tandis que l'auteur d'une édition savante doit faciliter l'étude de l'ouvrage dans ses rapports complexes avec l'histoire littéraire et morale de l'humanité, l'auteur d'une édition scolaire se proposerait seulement de faciliter l'étude de l'ouvrage en lui-même. On se rappellerait qu'il est dangereux de vouloir tout enseigner à qui a tout à apprendre.