Sa vie ordinaire n’est pas aquatique ou marécageuse, comme celle de la grenouille comestible, ni sylvestre et pratiquée au ras du sol, comme celle de la grenouille rousse : elle est aérienne, un peu, mon Dieu, à la manière de celle des oiseaux. Zompette, sauf en diverses circonstances que nous découvrirons au cours de ce récit, vit « de branche en branche ». En liberté, ses petites manières, ses procédés de chasse, ses ruses, ses embuscades, provoqueraient, pour nos yeux, une fête aussi charmante que le manège des oiseaux. Aussi charmante, mais bien plus difficile à observer, tant sa couleur se marie à celle des feuillages.
Ce qui a permis à Zompette cette existence, non plus de naïade, mais de dryade, ce qui lui a autorisé partiellement le domaine de l’air, alors que ses cousines vertes ou brunes sont condamnées au sol, et à ne s’en séparer qu’à l’occasion d’un bond, c’est une particularité minuscule, où d’aucuns pourraient voir un privilège, où d’autres — dont je suis — ne déplorent qu’un navrant pis-aller, tout de même que dans les ailes précaires de la chauve-souris, ou les ailes et autres organes artificiels qu’a cru devoir s’inventer l’homme.
C’est un naturaliste du nom de Catesby qui s’aperçut que la rainette verte a, ainsi que toutes les autres raines, de petites plaques « visqueuses » sous ses doigts, lesquelles plaques lui permettent de s’attacher aux branches ou aux feuilles des arbres. Si j’ai mis le mot « visqueux » entre guillemets, c’est que Lacépède l’interpréta de la sorte, tout en accordant à son devancier que son interprétation à lui était excellente, ou, du moins, non pas à dédaigner.
Voici ce que dit Lacépède de la rainette, au chapitre intitulé : « Deuxième genre [de batraciens], quadrupèdes ovipares qui n’ont point de queue et qui ont sous chaque doigt une petite pelote visqueuse.
« Sa peau est si gluante et ses petites pelottes visqueuses se collent avec tant de facilité à tous les corps, quelque polis qu’ils soient (notez bien ce : « quelque polis »), que la raine n’a qu’à se poser sur la branche la plus unie, même sur la surface inférieure des feuilles, pour s’y attacher de manière à ne pas tomber… »
Jusqu’ici, une grenouille aux pattes enduites d’un de ces produits modernes qui collent tout, même le fer, ne se comporterait pas autrement que sa cousine et pourrait, elle aussi, devenir de vaseuse aérienne, et chasser aussi ses proies de branche en branche et de feuille en feuille.
Poursuivons :
« Catesby dit qu’elle a la faculté de rendre ces pelotes concaves, et de former par là un petit vide qui l’attache plus fortement à la surface qu’elle touche… »
On ne saurait expliquer mieux, sinon plus brièvement, que maman Nature a pourvu les doigts de Zompette, moins favorisée à d’autres points de vue que Brékex, sa cousine des marais, de petites ventouses quasi automatiques, qui lui permettent, d’où qu’elle chute ou saute, de rester fixe à l’endroit, — je ne dis pas qu’elle avait visé, mais où elle a abouti, après le happement aérien d’une proie ailée ratée ou conquise…
Prenez une pièce de dix centimes en bronze, qui ne soit pas trop usagée, entre le pouce et l’index ; faites-la glisser de haut en bas, vivement, sur n’importe quelle boiserie parfaitement plane, arrêtez cette descente en plaquant brusquement l’objet contre la paroi lisse (qu’elle soit de bois, de marbre ou de verre), et le décime y demeurera comme collé. C’est un phénomène de pneumatique si simple qu’il ne vaut pas la peine qu’on en fournisse l’explication : les « pelotes visqueuses » de Zompette et de ses sœurs européennes ou exotiques agissent ainsi contre les feuilles, et d’autant plus facilement que celles-ci sont absolument lisses, en la même manière que le décime traité comme j’ai dit : par la force de l’air comprimé. Pelotes visqueuses ? Non point. Mais ventouses.