De même que, pour répondre à la question et aux reproches de Celle-qui-se-promenait-dans-la-forêt, j’interrompis, voici bientôt quinze ans, une esquisse mentale de méthodologie en sciences naturelles, de même en ferai-je sur le papier, pour le moment du moins…
Une heure plus tard, Zompette était installée dans sa nouvelle demeure. Celle où elle vivra aussi heureuse qu’en liberté, plus heureuse peut-être, est peu coûteuse à établir. Vous rincez soigneusement un de ces grands bocaux de verre blanc où l’on conserve traditionnellement, de mère en fille, en Gascogne ma patrie, les piments, les cornichons, les oignons et les aulx dans le vinaigre, les cerises, les pruneaux ou de beaux grains de raisin de malaga dans l’eau-de-vie ; deux centimètres d’eau, tout au fond du bocal, suffisent ; et encore est-ce un luxe, une concession à cette habitude mentale qui nous fait considérer Zompette comme une grenouille ; un tapis de mousse humide, en cette place, suffirait parfaitement à son bonheur ; après quoi, vous coupez à n’importe quel arbre une branche dont vous étêtez les ramifications de telle façon que celles-ci puissent ensuite, leurs bouts coincés contre les parois du bocal, maintenir l’ensemble en équilibre stable ; vous laissez autant de feuilles qu’il plaît à votre fantaisie, non point trop, toutefois, car vous risqueriez de ne plus commodément observer votre pensionnaire, mais sans oublier que ce sera là son perchoir habituel, son fauteuil, son lit de repos, et qu’il sied qu’il soit confortable… C’est tout, à cela près que vous donnerez comme clôture à cet aimable asile, afin que votre pensionnaire ne s’en évade pas en sautant après une mouche, ou par distraction, un lambeau de mousseline, de tulle ou d’étamine, fixé par une ficelle circulaire à l’orifice du bocal.
Un trou aménagé dans cette clôture en écartant les mailles du tissu vous permettra d’introduire et d’emprisonner dans la maison de Zompette les mouches dont elle fera sa plus ordinaire alimentation.
C’est bien simple, vous dis-je ! J’ajoute qu’on vend, chez les naturalistes des quais, de gentils papillons de verre, de style vaguement chinois, au toit pointu de toile métallique, qui sont de véritables cages à rainettes et où celles-ci vivent également dans une captivité heureuse. Le fond est compris de façon à contenir les quelques centimètres cubes que je vous conseillais tout à l’heure de verser dans le bocal ; les commerçants qui vous vendront cet article ajouteront :
— Quelques tiges de cresson qui continueront à pousser, les pieds dans l’eau… Votre raine sera là-dedans heureuse… comme une reine. Et, par-dessus le marché, voici la petite échelle, monsieur…
VI
RÉPUTATION USURPÉE DE ZOMPETTE
C’est la minuscule échelle de bois, soi-disant barométrique, à larges échelons plats, où se peut installer confortablement l’hôtesse de céans, occupant son temps à de mystérieuses méditations, ou guettant les mouches que la générosité de son gardien lui dispense. Les bonnes gens vous diront que, si Zompette grimpe vers le sommet de l’échelle, c’est que le temps va se mettre au beau, et tout le contraire, si elle s’installe sur un des bas échelons, qu’il vaudrait mieux, du reste, en l’espèce, dénommer paliers.
Les bonnes gens vous diront cela, ou vous l’ont dit et nombreux sont ceux qui leur demeurent crédules. En dépit du chagrin que j’ai à détruire une innocente légende, les bonnes gens ont tort, et nous aurions tort d’attribuer un caractère utilitaire à l’encagement de Zompette ; sa grâce, sa couleur, son aspect de bijou animé et sa gentillesse méritent que nous l’aimions pour elle-même, et sans qu’il soit besoin de lui attribuer des compétences météorologiques dont, soit dit à son excuse, je ne sache pas qu’elle se soit jamais targuée personnellement.
Zompette n’annonce pas le temps par ses allées et venues au long de l’échelle, mais profite de lui dans sa cage exactement en la même manière que le ferait un humble retraité plein de loisirs ; à cela près que c’est le soleil qui attire le vieux homme au banc de son seuil, la brume et le froid qui le font se confiner à l’âtre, tandis que, pour Zompette, il en va un peu différemment : j’ai dit qu’elle pouvait se passer d’eau dans sa cage, mais le climat idéal est pour elle une atmosphère gorgée de vapeur aqueuse et ensoleillée tout ensemble. Lorsque le temps est beau et qu’un rayon de soleil frappe sa demeure, c’est évidemment dans la partie supérieure de celle-ci que son idéal se trouve, hygrométriquement, réalisé pour le mieux ; quand le temps est mauvais ou quelconque, quiconque connaît bien Zompette avouera qu’elle s’installe un peu au hasard en tel ou tel endroit de sa demeure.
Zompette n’annonce pas le soleil en gagnant les étages supérieurs ; elle le suit aux lieux où ses effets lui paraîtront particulièrement agréables.