Or, à tort ou à raison, force nous est bien, momentanément tout au moins, de considérer comme lointains pour nous, sinon inférieurs à nous, des êtres chez qui la sensibilité et la faculté de vie se comportent de façon si autre qu’en nous-mêmes.
Amputée soigneusement de son cerveau, dûment pansée et bien guérie de cette opération, Zompette, après avoir manifesté quelques troubles passagers, n’en continuera pas moins à sauter après les mouches à peu près aussi habilement que ses sœurs intactes, ce qui prouve que ses nerfs optiques et auditifs ont des ramifications qui n’aboutissent pas nécessairement toutes au ganglion cardinal. S’il en est autrement, c’est que l’opérateur aura maladroitement endommagé les nerfs optiques ou auditifs au lieu de se borner à enlever ou à détruire la matière cérébrale…
Charmante, mais stupide…
Mais que lui demandons-nous d’autre que d’être charmante, d’être vêtue de la plus belle tunique verte que nous puissions concevoir et dont sa coquetterie ira jusqu’à modifier la nuance selon la teinte des feuilles de la branche que nous lui offrirons comme perchoir ? Car Zompette est une admirable — encore qu’inconsciente — artiste en fait de mimétisme. Selon la couleur du feuillage dont vous meublerez son bocal, celle aussi de sa vêture se modifiera ; les feuillages sensibles du mimosa l’inviteront à la pâleur, ceux de l’arbousier à une verdure d’or ou de bronze ; cette dernière robe est, selon moi, celle qui convient le mieux à sa personnalité pensive et vorace.
Dans une autre étude, où j’essayerai de situer l’échelon où commence la personnalité chez les bêtes, il ne me sera pas très difficile de démontrer qu’elle n’existe et ne peut se développer que lorsqu’il s’agit d’animaux dont les « visages » peuvent se modifier selon la différence quantitative ou qualitative des émotions subies. Les insectes d’une même race sont totalement dépourvus de personnalité et, qu’on les torture ou qu’on les flatte, présentent une identique face qui, chez le grillon ou la fourmi, est aussi peu expressive, aussi dépourvue de physionomie qu’un seau à charbon, par exemple. Il en va autrement déjà chez les reptiles, et je vous assure, ayant eu pour amies diverses couleuvres, qu’elles n’ont pas du tout la même tête selon qu’on les caresse ou les irrite… Zompette est déjà à l’étage, à l’échelon au-dessous. Son visage ne traduit ni la douleur, ni la joie, ni la tension du désir, ni l’apaisement de la satisfaction ; seule la forme de ses mains à quatre doigts, presque préhensiles, ai-je dit, et la façon dont elle s’en sert parfois, notamment pour bien enfoncer dans sa bouche une proie considérable et mal happée, a pu faire illusion au bon savant provincial dont j’ai parlé tout à l’heure, sur sa parenté avec nous et sa relative « humanité ».
Pas plus de physionomie qu’un grillon ou une fourmi, à cela près que la face de ceux-ci fait penser, si l’on veut, à un seau à charbon, tandis que la sienne évoque plutôt l’idée d’un bijou bien ciselé ou d’un fragment de jade : « On aura presque autant de plaisir à les observer qu’à considérer le plumage, les manœuvres et le vol de plusieurs espèces d’oiseaux… » Et Lacépède, cité pour la dernière fois, a parfaitement raison quand il s’exprime de la sorte. Car, si Buffon et ses disciples immédiats accueillent l’erreur avec une immense indulgence lorsqu’il s’agit des faits particuliers, on ne saurait leur contester la faculté d’ouvrir larges leurs tabliers quand il pleut des vérités premières et des considérations générales.
Le printemps de 1917 me retrouva en congé de convalescence dans ma ville natale. Printemps seigneurial, épanoui, généreux, qui succédait au plus rigoureux des hivers. Ma sœur et moi, penchés vers le vase de vieux rouen, guettions le réveil de Zompette. Elle allait entrer dans la cinquième année de sa vie.
Je ne savais pas alors qu’elle ni ses pareilles ne vivent guère plus de quatre ans.
XIII
SALTAVIT ET PLACUIT
Charmante, mais stupide… Stupide, mais charmante… Une figure dépourvue de toute expression, mais ravissante. Je pense à ces sisters de music-hall, aux visages aussi impersonnels que celui de Zompette, mais à qui nous sommes reconnaissants, maquillés qu’ils sont par les lumières de la rampe comme Zompette par le reflet du feuillage, de flatter un instant nos yeux.