— Je suis heureuse. Nous partirons très loin, le plus tôt possible, n’est-ce pas ?… J’ai l’air de te demander ton avis, mais ne me réponds pas… Tu me battras ensuite si ce dont j’ai envie te déplaît ; mais je te grifferai, moi, si tu as l’air de te moquer de moi pendant que je parle… Regarde-moi… touche mes bras… Ah ! comme c’est bon de vivre quand on le mérite ! Je me porte très bien. Montre tes yeux ? Je ne les aime pas, ce soir. Pourquoi ne m’as-tu pas suivie à la chasse ?… Tu as rêvassé et radoté, je parie, avec les vieux ? Guéris-toi de ces manies ! Tu étais plus beau le soir où tu as condamné Georges à mort…
— Voyons… suppliai-je, tout ensemble flatté et troublé par l’exaltation de la vierge orgueilleuse.
Elle jeta ses mains autour de mon cou, calinement, mais de façon à me faire moins sentir sa chair que ses ongles :
— Puisque je ne veux pas que tu m’interrompes… Tu as raison, du reste : mieux vaut ne plus parler de Georges, qui est bien où il est. Il n’a fait que suivre sa vocation jusqu’au bout. Regarde-moi ! Regarde-moi !… N’est-ce pas que nous ne sommes pas, nous deux, faits pour vivre parmi des tombes ?
Je la laissais divaguer ainsi, passionnément et puérilement, en prenant bien moins garde au sens de ses paroles qu’à leur musique. Et puis, j’étais surtout occupé de son jeune parfum, de sa beauté ; devant mes yeux mi-clos, qui parvenaient malaisément à ne laisser filtrer qu’une simple et pitoyable lueur de tendresse s’interposait, entre elle et moi, le joyau de luxure, que je distingue comme un rubis, après la sixième pipe, comme un rubis énorme qui ne pend ni à mon cou ni à mon poignet, mais qui roule en tintant avec un bruit de grelot dans le crâne translucide de mon image extériorisée. Ève comprit-elle mon désir ? Elle se tut et s’écarta de moi avec un sourire dont je ne puis dire s’il était inspiré par le sentiment de sa faiblesse ou par celui de sa force, s’il était instinctif ou raisonné, s’il était une invite à mon audace ou une défense de fortune préparée contre elle. Trop tard, en tout cas ! Mes mains avaient rageusement déchiré, du col à la ceinture, une mince blouse de mousseline, et, sans qu’Ève m’eut opposé d’autre résistance, je respirais déjà son parfum à même ses seins dévoilés. Je ne sais trop pourquoi je revis alors l’image de Diane contemplée la veille dans l’ancienne chapelle, et, comme flamboyants devant mes yeux tout à fait clos pour l’instant, les mots grecs à moitié effacés par l’usure séculaire : ΑΡΤΕΜ… ΙΕΡ… Le simulacre sélénique de la vierge irréprochable luisait en face de nous dans le ciel quand je rouvris les yeux, et je redevins sans cause et soudainement maître de moi, ou plutôt orphelin de tout ce qui avait pu, un instant auparavant, provoquer ma brutalité précieuse.
Juste au même moment, le rire, — le rire exaspérant et adorable, — se fit entendre dans le couloir. Alors Ève, dégrisée, farouche, m’échappa, bondit, prit un revolver qui traînait sur sa cheminée, ouvrit la porte… Trois détonations retentirent, — que suivit un gémissement. Et ce fut tout : un incident de dix secondes au plus… Déjà, les nôtres et leurs valets accouraient, M. d’Escorral en tête… Des flambeaux furent allumés…
— Qu’est-ce qui se passe ? haletait le marquis Sulpice… Ève, ma petite Ève, tu n’es pas blessée ?
Mais celle-ci, très calme :
— Eh bien… quoi ?… Nous nous amusions à essayer ce revolver, Michel et moi. En voilà, des histoires !
Ce ne fut qu’une bonne minute après, une fois rassuré, qu’il s’aperçut de la tenue de sa fille, de sa blouse déchirée, de sa gorge offerte à tous les regards. Alors, il se fâcha très fort :