Mais je n’avais pas sommeil encore et je regagnai la terrasse. Quelle imprudence ! M. de Fontès-Houeilhacq s’y promenait de long en large, en fumant cette fois une très ordinaire et très bourgeoise pipe de tabac ; et, comme je lui étais littéralement tombé dessus, faire semblant de ne point le voir ou simuler la surdité devenait impossible. D’ailleurs, il m’avait attrapé par la manche et paraissait bien décidé à ne point me lâcher comme cela.

Un instant, j’osai espérer de m’en tirer à bon compte, avec un supplément de félicitations à propos de mes fiançailles. Mais ce que je redoutais ne tarda pas à se produire :

— Eh bien, petit vicomte, n’as-tu pas envie de la suivre, cette nuit, la chasse du Clair de Lune ?

— Les chiens n’en ont pas plus envie que moi, ce soir.

— Leur nuit est passée !… C’est comme ça… Tu ne comprends pas. Oh ! moi-même j’ai mis beaucoup de temps à comprendre… C’est bien simple, pourtant. Tu sais que Diane fut la divinité des chasseurs avant que le bienheureux Hubert devînt leur patron ? Or, d’après les mythographes les plus compétents, la lune n’est que le reflet céleste de la déesse, reflet visible pour les hommes, alors que la déesse méprisée ne perd plus son temps à se pencher sur Endymion et se cache on ne sait où… Mais, lorsque la lune est dans son plein, les chiens, et surtout ses favoris les molosses, reconnaissent plus ou moins en elle leur antique conductrice et la saluent à leur manière… Parfois, même, — mais cela n’arrive qu’assez rarement, — ils la reconnaissent tout à fait… Voilà !

C’était tout simple, en effet.

— Mais le gibier, me diras-tu, mon petit ?… poursuivit implacablement M. de Fontès-Houeilhacq. Le Diable ? des diables ?… Il faut être niais comme un vieux marin ou comme un paysan d’ici pour voir le Diable en pareille affaire !… Non… La vérité, c’est qu’ici comme partout erraient autrefois d’innombrables hordes de bêtes divines, ou prétendues telles par les poètes… Les Satyres, qu’on appelle aussi Sylvains, Ægipans, Faunes, Capricornes et même Capripèdes, durent notamment y pulluler. Le lièvre blanc hante les neiges, la rainette se plaît dans les feuilles vertes ; quoi d’étonnant à ce que ces êtres se soient plus particulièrement complus dans ce pays où les frondaisons, les herbes et les roches ont si souvent la couleur grise et rougeâtre de leur pelage ?

« Certes, quand il y eut des hommes, ils durent demeurer ahuris pendant quelques siècles ; puis, la curiosité ou l’ennui les poussant, ils se rapprochèrent d’eux. Ne crois pas, petit vicomte, que je parle au hasard : ce sont là des faits maintes fois rapportés aussi bien par les auteurs païens que par les Pères de l’Église… Ils aidaient aux travaux des champs et recevaient, en échange de ces services, du froment, des fruits, parfois même une outre de vin, ce qu’ils préféraient à tout. Mais c’étaient des personnages paresseux, maraudeurs, querelleurs, à la fois vantards et pusillanimes, et si mal éduqués qu’ils ne tardèrent pas à être jugés tels, même par des rustres. Oui, quand la besogne les lassait, soudain, sans raison, même si un orage menaçait de noyer les épis fraîchement moissonnés, ils tiraient leur révérence à la compagnie et allaient à quelques pas de là se chamailler, gambader ou gratter leurs puces tout en narguant sans pudeur les travailleurs qu’ils laissaient en plan.

« Et, dès qu’il y avait un mauvais tour à perpétrer, ils étaient là ; ils arrivaient avec un petit air de rien, par bandes sournoises, en prenant bien soin de ne pas faire sonner leurs sabots sur le sol, — et se partageaient équitablement la besogne, tiraient les femmes par les cotillons quand elles allaient porter la soupe aux hommes, jetaient des immondices dans les marmites, faisaient peur aux petits enfants, plumaient les poules toutes vives ; d’autres fois, couchés sous les barriques des celliers, ils buvaient jusqu’à ce qu’on vînt les surprendre et les faire fuir à coups de triques, titubant et débitant de telles folies et malpropretés qu’on ne savait, en vérité, où ils avaient pu les prendre.