Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie, riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles ; ce nom revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de l'époque ; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable, poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident ; il lui donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures ; et le cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui donnaient des humeurs noires.

La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines pyrénéens ; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande fille turbulente, que la solitude ennuyait ; en désespoir de cause, il lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur ; peu patient de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la chasse et le vin lui en laissèrent le temps ; mais elle le lui rendit bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée. Elle en prit du reste assez facilement son parti ; sur certains points son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en vint : « Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son temps. »

Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un œil indifférent les événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge, elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse : Versailles, le roi, la reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du couvent.

Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin ; l'après-midi, elle les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine ; sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais ; frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle nourrissait pour Némorin ; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient indifférents, mais ses histoires me charmaient.

Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de fées!… Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal de Marsya et de Viviane… Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris comme ceux de l'enchanteur Merlin… Et voici encore la belle Lamballe, avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un perpétuel sourire… Un jour d'automne, la reine légère et son amie, vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est l'automne ; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement, lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand Canal ; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante… La reine et son amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent : là-bas le Château rougeoie dans un embrasement de soleil ; toutes les vitres lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent… Pour qui est ce glas?

A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère :

— C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous?

Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu derrière les arbres. La forêt frémit et embaume ; les noires myrtilles sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant… Il y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les cheveux ; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles… Alors elles s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et disent à ma grand'mère :

— Petite, va donc chercher d'autres fleurs.

Ma grand'mère fait semblant de disparaître ; mais, sournoise, elle se cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui s'embrassent, qui s'embrassent…