Je me disposais à aller réveiller Ceintras et à l’avertir lorsqu’un fait me frappa auquel je n’avais tout d’abord pas pris garde : le ballon reposait sur ses amortisseurs d’une manière aussi stable que s’il avait été attaché par de nombreuses et solides amarres ; je remarquai alors que nous avions atterri sur une longue pierre rectangulaire et brune et que les amortisseurs y adhéraient irrésistiblement ; on aurait dit qu’ils y étaient soudés ; pourtant, étant donnée la quantité d’hydrogène qui, visiblement, existait encore dans l’enveloppe, la force ascensionnelle ne pouvait être de beaucoup inférieure à la force d’inertie représentée par le poids brut de l’appareil ; par conséquent un très léger effort aurait dû suffire pour déplacer ou soulever le ballon ; mais ce fut en vain que je voulus le faire, de la main d’abord, puis en utilisant comme levier le canon de ma carabine que j’avais emportée par prudence.
Au bout de quelques minutes, il me parut évident que cette adhérence du ballon à la pierre et l’obstacle mystérieux qui la veille avait entravé notre marche étaient en relation immédiate. Et j’eus dès lors le sentiment très net d’une intelligence cachée qui nous avait longuement épiés, pris au piège et qui dès cet instant nous dominait.
Nous n’étions pas seuls. Preuve tangible, irréfutable, le haut disque de métal brillait d’un éclat terne à quelques mètres de moi. J’entendis soudain, dans les épais fourrés de cactus et de fougères, un bruit qui me fit monter le cœur à la gorge… J’épaulai mon arme et m’avançai en tremblant : de nouveau les feuilles s’agitèrent à dix mètres environ sur ma gauche. Le coup partit presque malgré moi !… Plus rien… Puis je m’aperçus que ma peur avait créé des fantômes et que dans les brusques frémissements des fourrés le vent seul avait été pour quelque chose ; il venait de se lever et arrivait de la banquise en bouffées glaciales qui, dans la tiédeur du Pôle, me piquaient par instant au visage et aux mains comme l’eussent fait de menus et lancinants coups de couteaux.
Ceintras, au bruit de la détonation, apparut sur la galerie. Je courus à lui et le mis au courant de tout ce que j’avais constaté depuis mon réveil. Il se contenta de hocher la tête et ne répondit pas ; il semblait parfaitement ahuri. Alors je lui demandai en affectant l’air le plus détaché et le plus tranquille du monde :
— As-tu bien dormi ?
Il me parut chercher péniblement des mots :
— Mal, très mal… C’est une chose étrange… je me souviens d’avoir subi jadis une opération pour laquelle on fut obligé d’employer le chloroforme…
— Eh bien ?
— Eh bien, j’ai eu cette nuit l’impression d’un sommeil analogue à celui où l’on tombe sous l’influence du chloroforme, d’un sommeil qui accable odieusement et durant lequel, si profond soit-il, on garde toujours une lueur de conscience pour se rendre compte qu’on est un esclave…
— On est comme entravé, ligoté par mille chaînes, on fait des efforts désespérés pour les rompre et l’on sait pourtant qu’il n’y a qu’à attendre le bon vouloir d’un maître…