— Voyons, réfléchissez à ce que vous dites : êtes-vous bien sûr que toute la Terre nous soit connue ?… Et les abîmes de la mer ?… Et, — surtout, — les immenses pays qui s’étendent au delà des banquises polaires ?… D’autre part, vous êtes suffisamment familier avec les méthodes scientifiques pour savoir qu’il est encore plus vain, devant l’inconnu, de nier que d’affirmer, puisque, quand il s’agit de faits qui ne sont pas encore expérimentalement observables, nous pouvons arriver, sinon à des certitudes, au moins à des possibilités fondées sur des raisonnements inductifs…
— Les anthroposaures, ou leurs descendants, m’écriai-je soudain, existent encore quelque part !
Comment arrivai-je à avoir cette pensée avant que Valenton m’eût rien laissé pressentir de la conclusion où allait aboutir sa petite semonce ? Est-ce que je devinais cette conclusion au son à la fois sérieux et triomphant de sa voix ? Est-ce qu’après avoir vu le squelette de ce singulier monstre des vieux âges et avoir appris ce qu’il était, je me trouvais préparé à accepter et même à attendre d’autres révélations encore plus extraordinaires ou inattendues ?… Je ne sais… D’ailleurs, je me hâte de dire que mon interruption avait été assez étourdie et ma conjecture assez inexacte.
— Quel enfant vous faites, décidément ! dit Valenton ; vous allez d’un excès à l’autre avec une déconcertante désinvolture !… Non, il n’existe probablement plus d’anthroposaures, ni dans les abîmes de la mer, ni au Pôle, ni ailleurs… Mais quelque part il y a quelque chose…
Il sortit d’une de ses poches, — toujours gonflées de brochures, de livres et de papiers, — une liasse épaisse qu’il me tendit :
— Vous lirez cela, ajouta-t-il. J’ai rapporté de mon voyage autre chose que des os datant de milliers et de milliers d’années. Ces papiers étaient enfermés dans un objet bien moderne, dans un de ces bidons d’essences comme nos automobilistes en achètent chaque jour à la porte des garages !… Je dois vous dire que si j’avais trouvé cet objet dans un fossé de la banlieue de Londres ou de Paris, mon âme de paléontologue n’aurait pas prêté grande attention à cette banale modernité ; mais, là-bas, dans les glaces boueuses du rivage de l’Ialmal, vers les bouches de l’Ob, la rencontre ne laissait pas d’être imprévue… Ayant constaté que le bidon n’était pas vide, je l’adjoignis à mon bagage après un instant d’hésitation. Je crois que j’ai lieu de m’en féliciter. Sur le bateau qui me ramenait, je l’éventrai et j’en tirai les papiers que voici ; ils y avaient été glissés un à un, assez soigneusement numérotés, par l’étroite ouverture : je les ai sommairement classés et lus à la hâte… Non ! ne me demandez rien ; vous lirez ça…
Il sourit un instant de ma curiosité impatiente, puis :
— Vous lirez ça, et vous le publierez. Vous comprenez que, cet hiver, j’aurai assez de travail avec le montage de mes ossements fossiles et la rédaction de mon rapport… Comme vous voyez, vous me rendrez service…
Sitôt rentré en France, je me suis mis au travail. Les feuillets couverts d’une hâtive écriture au crayon étaient par endroits horriblement difficiles à déchiffrer. Je pense toutefois avoir accompli ma tâche avec toute l’attention et toute la conscience désirables et offrir à mes lecteurs une transcription aussi satisfaisante que possible.
Pour le reste, j’avertis ceux qui, une fois ce livre fermé, resteraient incrédules, que je tiens chez moi à leur disposition le manuscrit original et le bidon d’essence, tels qu’ils furent rapportés de l’Ialmal par M. Louis Valenton, membre de l’Institut, professeur au Collège de France. J’espère pour eux que l’honorabilité de mon illustre ami et la haute situation qu’il occupe dans le monde scientifique leur interdira de persister un instant de plus dans l’idée qu’ils se trouvent en face d’une vulgaire mystification.