— Oui, continuait-il, il est une question qui m’a toujours préoccupé : celle de la conquête de l’air… Dès le lycée, j’esquissais sur mes cahiers des plans d’aéroplanes et de ballons dirigeables. J’espérais alors ne vivre plus tard que pour mener mes recherches à bonne fin. Et, tu vois, j’ai accepté provisoirement une existence qui m’accapare, qui ne me laisse pas une minute de liberté, et les jours succèdent aux jours, rien de nouveau n’arrive et, déjà, plein d’angoisse, je sens venir l’heure de la résignation, du renoncement définitif à des projets trop nobles et trop beaux !
Il se recueillit un moment, puis, plus calme :
— D’ailleurs je me plains peut-être à tort ; il y a pour les inventions qui marquent un nouveau triomphe des hommes sur les lois de la Nature et de leur propre nature, des époques pour ainsi dire prédestinées ; plusieurs inventeurs, sans se connaître, aux divers coins d’un pays ou du monde, travaillent au même moment, dans le même but, en silence, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été donné ; et, sur le nombre des chercheurs, il en est toujours au moins un assez favorisé pour pouvoir atteindre le but que tous se proposent. Les résultats auxquels les Santos-Dumont et les Juchmès sont arrivés devraient suffire à me consoler de n’avoir pas étudié et résolu personnellement la question… Mais il est dit que l’on ne peut être jamais satisfait ! A présent qu’il existe des ballons dirigeables, que les hommes savent naviguer à leur gré dans les airs, accrochés à de frêles bulles de gaz, j’ai entrevu une application possible de cette découverte et, jusqu’à ce qu’un autre la pressente et la réalise à défaut de moi, ce sera un nouveau regret, un nouveau tourment dans ma vie…
— De quoi s’agit-il ? demandai-je.
— D’atteindre l’un des Pôles en ballon dirigeable, répondit-il. Oui, c’est une entreprise que l’on pouvait considérer justement comme téméraire et chimérique du temps d’Andrée, lorsque les nefs aériennes étaient les esclaves du vent ; mais je suis persuadé que dès à présent celui qui se mettrait en route avec un ballon dirigeable, soigneusement construit et de sérieuses connaissances scientifiques aurait toutes les chances de réussir…
Je crois bon de faire remarquer que ma rencontre avec Ceintras eut lieu exactement en février 1905 et qu’il n’avait pas encore été question, à cette époque, de l’expédition Wellmann… Ce fut donc véritablement pour moi une révélation ; l’horizon d’une possibilité merveilleuse se découvrit brusquement devant ma destinée et l’espoir qui m’avait fui depuis tant d’années revint me sourire.
— Mon ami, m’écriai-je en serrant chaleureusement la main de Ceintras, je suis riche… Si tu veux, j’avance les fonds nécessaires aux expériences, à la construction de l’appareil, et nous partons ensemble vers le Pôle !
Il dut évidemment, pendant une minute, croire qu’il rêvait ou que j’étais fou ou qu’il était fou… Mais déjà je lui racontais ma vie, je lui dévoilais le mal dont je souffrais, et, bientôt je sentis la confiance naître en son esprit et je vis ses yeux étinceler de joie.
— A combien, demandai-je, penses-tu que doivent se monter les frais de cette expédition ?
Il dit un chiffre énorme, plus de la moitié de ma fortune. Mais que m’importait ? Imaginez un malade qui se croit perdu et à qui un médecin vient offrir une chance de guérison… Emporté par l’exaltation qui suit les bonheurs inattendus, je ne crois pas avoir pensé un seul instant aux difficultés matérielles de l’entreprise ; j’étais aussi sûr du résultat que si le ballon avait été construit, prêt à partir… Et j’étais sûr aussi qu’après avoir satisfait mon orgueilleux désir, après avoir contemplé la dernière des contrées vierges de la Terre, je ne souhaiterais rien de plus, que je pourrais guérir, vivre sans me faire l’esclave d’un nouveau rêve insensé, vivre comme le commun des hommes, vivre, enfin !…