«Nous ne serons que quatre convives,» disait la lettre.

—Nous ne serons que deux!—se dit Vendale avec résolution.

La solennité du jour de l'an chez les Anglais consiste à donner à dîner ou à se rendre aux dîners d'autrui, rien de plus. Au delà du détroit, c'est la coutume, en pareil jour, que de donner et de recevoir des présents. Or, il est toujours possible d'acclimater une coutume étrangère, et Vendale n'hésita pas un instant à en faire l'essai. La seule difficulté pour lui fut de décider quel cadeau il allait faire à Marguerite. Si ce cadeau était trop riche, l'orgueil de cette jolie fille de paysan, qui sentait avec impatience l'inégalité de leur condition sociale à tous deux, en serait blessé. Un présent qu'un homme pauvre eût aussi bien pu faire que lui, parut à Vendale le seul qui fût capable de trouver le chemin du cœur de la Suissesse. Il résista donc fortement à la tentation que les diamants et les rubis faisaient naître devant ses yeux et il fit l'emplette d'une broche en filigrane de Gênes, l'ornement le plus simple qu'il eût pu découvrir dans la boutique du joaillier.

Le jour du dîner, comme il entrait dans la maison de Soho Square, Marguerite vint au-devant de lui. Il glissa doucement son cadeau dans la main de la jeune fille.

—C'est le premier jour de l'an que vous passez en Angleterre,—lui dit-il,—voulez-vous me permettre d'imiter ce qui se fait à pareil jour dans votre pays?

Elle le remercia, non sans un peu de contrainte, regardant l'écrin et ne sachant ce qu'il pouvait contenir. Lorsqu'elle l'eut ouvert et qu'elle vit la simplicité de cette offrande, elle devina sans peine l'intention du jeune homme, et se tournant vers lui toute radieuse, son regard lui disait: «Pourquoi vous cacherais-je que vous avez su me plaire et me flatter?»

Vendale ne l'avait jamais trouvée si charmante qu'en ce moment dans son costume d'hiver: une jupe en soie de couleur sombre, un corsage de velours noir montant jusqu'au cou et garni d'un duvet de cygne. Jamais il n'avait admiré si fort le contraste de ses cheveux noirs et de son teint éblouissant. Ce ne fut que lorsqu'elle le quitta pour s'approcher d'un miroir et substituer sa broche de filigrane à celle qu'elle portait auparavant, que Vendale s'aperçut de la présence des autres personnes assises dans la chambre. Les mains d'Obenreizer prirent alors possession de ses coudes, et son hôte le remercia de l'attention qu'il avait eue pour Marguerite.

—Un présent d'une si grande simplicité témoigne chez celui qui l'a fait d'un tact bien délicat!—dit-il d'un air presque imperceptible de raillerie.

Vendale, en ce moment, s'aperçut qu'il y avait un autre invité que lui-même à ce repas de famille.

Un seul invité. Obenreizer le lui présenta comme un compatriote et un ami. La figure de ce compatriote était insignifiante et morne; le corps de cet ami était gros; son âge: c'était l'automne de la vie. Dans le courant de la soirée il eut occasion de développer deux talents ou deux capacités peu ordinaires. Personne ne savait mieux être muet, personne ne vidait plus lestement les bouteilles que l'ami et le compatriote d'Obenreizer.