M. Pickwick promena ses regards autour de lui. L'attachement, la ferveur de ses disciples allumèrent dans son sein le feu de l'enthousiasme. Il était leur maître, et il le sentit.
«Célébrons, reprit-il, célébrons cette réunion fortunée par des libations amicales.» Cette nouvelle proposition ayant été également accueillie par des applaudissements unanimes, M. Pickwick déposa l'importante pierre dans une petite boîte de sapin, qu'il eut le bonheur d'obtenir de l'hôtesse; puis il se plaça dans un fauteuil au haut bout de la table, et la soirée tout entière fut consacrée à la gaieté et à la conversation.
Il était onze heures passées, heure indue pour le petit village de Cobham, lorsque M. Pickwick se retira dans la chambre à coucher qui lui avait été préparée. Il leva la jalousie, et, posant sa lumière sur la table, il se laissa aller à de profondes méditations sur les nombreux événements des deux journées précédentes.
L'heure et l'endroit étaient favorables à la contemplation et M. Pickwick n'en fut tiré que par le bruit de l'horloge de l'église, qui frappait lentement minuit. Le premier coup de la cloche retentit à son oreille d'une manière solennelle et lugubre à la fois; mais quand elle cessa de tinter, le silence lui parut insupportable. Il lui semblait qu'il venait de perdre un compagnon chéri. Son système nerveux était excité et dérangé; il le sentit et, s'étant déshabillé rapidement, il plaça sa lumière dans la cheminée et entra dans son lit.
Tout le monde a éprouvé cet état désagréable dans lequel une sensation de lassitude corporelle lutte vainement contre l'insomnie: telle était la situation de M. Pickwick en ce moment. Il se tourna sur un côté, puis sur l'autre; il tint ses yeux fermés avec persévérance, comme pour s'engager à dormir: mais ce fut en vain. Soit que cela provint de la fatigue inaccoutumée qu'il avait soufferte, ou de la chaleur, ou du grog, ou du changement de lit, le sommeil s'enfuyait loin de ses paupières. Ses pensées se reportaient malgré lui et avec une obstination pénible sur les peintures effrayantes qu'il avait vues dans la salle d'en bas, sur les vieilles légendes qui avaient été racontées dans le cours de la soirée. Après s'être vainement agité pendant une demi-heure, il arriva à la triste conviction qu'il ne pourrait pas parvenir à s'endormir. Il se rhabilla donc en partie, regardant comme la pire des situations d'être étendu dans son lit à imaginer toutes sortes d'horreurs. Une fois habillé, il mit la tête à la fenêtre; le temps était affreusement sombre: il se promena dans sa chambre; elle était déplorablement solitaire.
Il avait fait quelques promenades de la porte à la fenêtre et de la fenêtre à la porte, lorsque le manuscrit du vieux ministre lui revint à la mémoire. C'était une bonne pensée. Si ce manuscrit ne l'intéressait pas, il pourrait toujours l'endormir. Notre philosophe le tira donc de la poche de sa redingote, approcha une petite table de son lit, moucha la chandelle, mit ses lunettes et s'arrangea pour lire. L'écriture était étrange; le papier froissé et taché. Le titre du manuscrit fit courir un frisson dans tous les membres de M. Pickwick, et il ne put s'empêcher de jeter un regard inquiet autour de sa chambre. Cependant, réfléchissant à l'absurdité de céder à de semblables idées, il moucha de nouveau sa chandelle, et lut ce qui suit:
MANUSCRIT D'UN FOU.
«Oui, d'un fou!—Comme ces mots m'auraient glacé jusqu'au fond du cœur, il y a quelques années! Comme ils auraient réveillé cet effroi qui faisait bourdonner et bouillonner mon sang dans mes veines, jusqu'à ce que mon front se couvrît de larges gouttes d'une sueur froide, jusqu'à ce que mes genoux s'entre-choquassent d'épouvante! Et pourtant j'aime ce nom maintenant, c'est un beau nom! Montrez-moi le monarque dont le front courroucé ait jamais causé autant de peur que le regard brillant d'un fou; dont la hache et la corde aient fait la besogne aussi sûrement que les serres d'un fou. Oh! oh! c'est une grande chose d'être fou, d'être regardé comme un lion sauvage à travers des barreaux, de grincer des dents et de hurler pendant les longues nuits silencieuses, et de se rouler sur la paille, aux sons joyeux d'une lourde chaîne. Hourra pour la maison des fous! C'est un charmant endroit.
«Je me rappelle le temps où j'avais peur de devenir fou; où je m'éveillais en sursaut, pour tomber sur mes genoux, et demander au ciel de me délivrer du fléau de toute ma race; où je fuyais la vue de la gaieté et du bonheur pour me cacher dans un coin solitaire, et consumer les heures pesantes à guetter les progrès de la fièvre qui devait dévorer mon cerveau. Je savais que la folie était mêlée dans mon sang même, et jusque dans la moelle de mes os; qu'une génération avait passé sans qu'elle reparût dans ma famille, et que j'étais le premier chez qui elle devait revivre. Je savais que cela devait être ainsi, que cela avait toujours été et devait toujours être de même; et quand je m'isolais dans l'angle d'un salon plein de monde, quand je voyais les invités parler bas et tourner les yeux vers moi, je savais qu'ils s'entretenaient du fou prédestiné. Je m'enfuyais alors et j'allais me nourrir de mes tristes pensées dans la solitude.
«J'ai fait cela pendant des années, de longues, de pénibles années. Les nuits sont longues ici quelquefois, très-longues; mais ce n'est rien auprès des nuits sans repos, des rêves épouvantables, qui me tourmentaient dans ce temps-là. J'ai froid quand j'y pense. De grandes figures sombres rampaient dans tous les coins de ma chambre; et pendant la nuit leurs visages grimaçants et moqueurs se penchaient sur ma couche, pour me faire perdre l'esprit. Ils me disaient, en murmurant tout bas, que le plancher de notre vieille maison était souillé du sang de mon grand père, versé par ses propres mains, dans un accès de fureur. J'enfonçais mes doigts dans mes oreilles, de peur de les entendre, mais leurs voix s'élevaient comme la tempête, et elles me criaient que la folie avait sommeillé pendant une génération avant mon grand-père, et que son grand-père, à lui, avait vécu pendant des années, avec ses mains enchaînées à la terre, pour l'empêcher de se déchirer lui-même. Je savais que c'était la vérité; je le savais bien, je l'avais découvert nombre d'années auparavant, quoiqu'on s'efforçât de me le cacher. Ah! ah! j'étais trop malin pour eux, quoiqu'ils me crussent fou.