«Je courus devant moi, droit et roide, et personne n'osait m'arrêter. J'entendais le bruit des pas derrière moi, et je redoublais de vitesse. Ce bruit devenait de plus en plus faible, à mesure que je m'éloignais, et enfin il s'éteignit entièrement. Moi, je bondissais toujours par-dessus les ruisseaux et les mares, par-dessus les murs et les fossés, en poussant des cris sauvages, qui déchiraient les airs et qui étaient répétés par les êtres étranges dont j'étais entouré. Les démons m'emportaient dans leurs bras, au milieu d'un ouragan qui renversait en passant les haies et les arbres; ils m'emportaient en tourbillonnant, et je ne voyais plus rien autour de moi, tant j'étais étourdi par la fracas et la rapidité de leur course. A la fin, ils me lancèrent loin d'eux, et je tombai pesamment sur la terre.

«Quand je me réveillai, je me trouvai ici... ici dans cette gaie cellule, ou les rayons du soleil viennent rarement, où les rayons de la lune, quand ils s'y glissent, ne servent qu'à me faire mieux voir les ombres menaçantes qui m'entourent, et cette figure silencieuse, toujours debout dans ce coin. Quand je suis éveillé, je puis entendre quelquefois des cris étranges, des gémissements affreux, qui retentissent dans ces grands bâtiments antiques. Ce que c'est, je l'ignore; mais ils ne viennent pas de cette pâle figure et n'ont aucun rapport avec elle, car depuis les premières ombres du crépuscule jusqu'aux lueurs matinales de l'aurore, elle reste immobile à la même place, écoutant l'harmonie de mes chaînes de fer, et contemplant mes gambades sur mon lit de paille.»


A la fin du manuscrit la note suivante était écrite d'une autre main.

«L'infortuné dont on vient de lire les rêveries est un triste exemple du résultat que peuvent avoir des passions effrénées et des excès prolongés, jusqu'à ce que leurs conséquences deviennent irréparables. La dissipation, les débauches répétées de sa jeunesse, amenèrent la fièvre et le délire. Le premier effet de celui-ci fut, l'étrange illusion par laquelle il se persuada qu'une folie héréditaire existait dans sa famille. Cette idée, fondée sur une théorie médicale bien connue, mais contestée aussi vivement qu'elle est appuyée, produisit chez lui une humeur atrabilaire qui, avec le temps, dégénéra en folie, et se termina enfin par la fureur. J'ai lieu de croire que les événements racontés par lui sont réellement arrivés, quoiqu'ils aient été défigurés par son imagination malade. Ce qui doit étonner davantage ceux qui ont eu connaissance des vices de sa jeunesse, c'est que ses passions, lorsqu'elles n'ont plus été contrôlées par la raison, ne l'aient point poussé à commettre des crimes encore plus effroyables.»


La chandelle de M. Pickwick s'enfonçait dans la bobèche, précisément au moment où il achevait de lire le manuscrit du vieil ecclésiastique; et comme la lumière s'éteignit tout d'un coup, sans même avoir vacillé, l'obscurité soudaine fit une impression profonde sur ses nerfs déjà excités. Il tressaillit et ses dents claquèrent de terreur. Otant donc avec vivacité les vêtements qu'il avait mis pour se relever, il jeta autour de la chambre un regard craintif et se fourra promptement entre ses draps, où il ne tarda pas à s'endormir.

Lorsqu'il se réveilla, le soleil faisait resplendir tous les objets dans sa chambre et la matinée était déjà avancée. La tristesse qui l'avait accablé le soir précédant s'était dissipée avec les ombres qui obscurcissaient le paysage; toutes ses pensées, toutes ses sensations étaient aussi gaies et aussi gracieuses que le matin lui-même. Après un solide déjeuner, les quatre philosophes, suivis par un homme qui portait la pierre dans sa boîte de sapin, se dirigèrent à pied vers Gravesend, où leur bagage avait été expédié de Rochester. Ils atteignirent Gravesend vers une heure, et ayant été assez heureux pour trouver des places sur l'impériale de la voiture de Londres, ils y arrivèrent, sains et saufs, dans la soirée.

Trois ou quatre jours subséquents furent remplis par les préparatifs nécessaires pour leur voyage au bourg d'Eatanswill; mais comme cette importante entreprise exige un chapitre séparé, nous emploierons le petit nombre de lignes qui nous restent à raconter, avec une grande brièveté, l'histoire de l'antiquité rapportée par M. Pickwick.

Il résulte des mémoires du club, que M. Pickwick parla sur sa découverte, dans une réunion générale qui eut lieu le lendemain de son arrivée, et promena l'esprit charmé de ses auditeurs sur une multitude de spéculations ingénieuses et érudites, concernant le sens de l'inscription. Il paraît aussi qu'un artiste habile en exécuta le dessin, qui fut gravé sur pierre et présenté à la Société royale des antiquaires de Londres et aux autres sociétés savantes; que des jalousies et des rivalités sans nombre naquirent des opinions émises à ce sujet; que M. Pickwick lui-même écrivit un pamphlet de quatre-vingt-seize pages, en très-petits caractères, où l'on trouvait vingt-sept versions différentes de l'inscription; que trois vieux gentlemen, dont les fils ainés avaient osé mettre en doute son antiquité, les privèrent de leur succession, et qu'un individu enthousiaste fit ouvrir prématurément la sienne, par désespoir de n'en avoir pu sonder la profondeur; que M. Pickwick fut élu membre de dix-sept sociétés savantes, tant nationales qu'étrangères, pour avoir fait cette découverte; qu'aucune des dix-sept sociétés savantes ne put en tirer la moindre chose, mais que toutes les dix-sept s'accordèrent pour reconnaître que rien n'était plus curieux.