—Moyennant cette condition, je vais vous la raconter. Avez-vous entendu parler de la maison Bilson et Slum? Au reste, que vous en ayez entendu parler ou non, cela ne fait pas grand'chose, puisqu'ils sont retirés du commerce depuis longtemps. Il y a quatre-vingts ans que l'histoire en question arriva à un commis voyageur de cette maison; il était ami intime avec mon oncle, et mon oncle m'a raconté l'histoire à peu près comme vous allez l'entendre. Il l'appelait
L'HISTOIRE DE TOM SMART, LE COMMIS VOYAGEUR.
Par une soirée d'hiver, au moment où l'obscurité commençait à tomber, on aurait pu voir sur la route qui traverse le plateau de Marlborough, une carriole, et dans cette carriole un homme qui pressait son cheval fatigué. Je dis qu'on aurait pu voir, et je n'ai pas le moindre doute qu'on aurait vu, s'il était passé par là quelque personne qui n'eût pas été aveugle. Mais la saison était si froide et la nuit si pluvieuse, qu'excepté l'eau qui tombait il n'y avait pas un chat dehors. Si un commis voyageur de cette époque avait rencontré ce casse-cou de petite carriole, avec sa caisse grise, ses roues écarlates, et sa jument baie à l'allure allongée, un caractère capricieux, qui avait l'air de descendre d'un cheval de boucher et d'une rosse de la petite poste, il aurait conclu du premier coup, que le conducteur de la carriole était nécessairement Tom Smart, de la grande maison Bilson et Slum, de Cateaton-Street, dans la Cité; mais comme il ne se trouvait là aucun commis voyageur, personne ne se doutait de l'affaire, et Tom Smart, sa carriole grise, ses roues écarlates et sa jument capricieuse, gardaient mutuellement leur secret, en cheminant de compagnie.
Même dans ce triste monde, il y a bien des endroits plus agréables que la plaine de Marlborough, quand le vent souffle violemment. Si vous y joignez une sombre soirée d'hiver, une route défoncée et fangeuse, une pluie froide et battante, et que vous en fassiez l'expérience sur votre propre individu, vous comprendrez toute la force de cette observation.
Le vent ne soufflait pas en face, ni par derrière, quoique ce soit assez mauvais, mais il venait en travers de la route, poussait la pluie obliquement, comme les lignes qu'on traçait dans nos cahiers d'écriture pour nous apprendre à bien pencher nos lettres: il s'apaisait par instants, et le voyageur commençait à se flatter qu'épuisé par sa furie, il s'était enfin endormi. Mais pfffouh! il recommençait à hurler et à siffler au loin; il arrivait en roulant par-dessus les collines; il balayait la plaine, et s'approchant avec une violence toujours croissante, il tourbillonnait autour de l'homme et du cheval; il fouettait dans leurs yeux, dans leurs oreilles, des bouffées d'une pluie froide et piquante; il soufflait son haleine humide et glacée jusque dans la moelle de leurs os; puis, quand il les avait dépassés il tempêtait au loin avec des mugissements étourdissants, comme s'il avait voulu se moquer de leur faiblesse, et se glorifier de sa puissance.
La jument baie pataugeait dans la boue, les oreilles pendantes, et de temps en temps secouait la tête, comme pour exprimer le dégoût que lui inspirait la conduite inconvenante des éléments. Cependant elle allait toujours d'un bon pas, quand tout à coup, entendant venir un tourbillon, plus furieux que tous les autres, elle s'arrêta court, écarta ses quatre pieds, et les planta solidement sur la terre. Ce fut par une grâce spéciale de la Providence qu'elle agit ainsi, car la carriole était si légère, Tom-Smart si mince, et la jument capricieuse si efflanquée, qu'une fois enlevée par l'ouragan, tous les trois auraient infailliblement roulé, l'un par-dessus l'autre, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint les bornes de la terre, où jusqu'à ce que le vent se fût apaisé. Or, dans l'une comme dans l'autre hypothèse, il est probable que ni la jument capricieuse, ni Tom Smart, ni la carriole grise aux roues écarlates, n'auraient jamais pu être remis en état de service.
«Par mes sous-pieds et mes favoris! s'écria Tom Smart (Il avait parfois la mauvaise habitude de jurer); par mes sous-pieds et mes favoris! s'écria Tom, voilà un temps gracieux, que le diable m'évente!»
On me demandera probablement pourquoi Tom Smart exprimait le vœu d'être éventé sur nouveaux frais, lorsqu'il était soumis à ce genre de traitement depuis si longtemps. Je n'en sais rien: seulement je sais que Tom Smart parla de la sorte, ou du moins raconta à mon oncle, qu'il avait ainsi parlé; ce qui revient au même.
«Que le diable m'évente!» dit Tom Smart; et la jument renifla comme si elle avait été précisément du même avis.
«Allons! ma vieille fille, reprit Tom, en lui caressant le cou avec le bout de son fouet; il n'y a pas moyen d'avancer cette nuit. Nous resterons à la première auberge. Ainsi plus tu iras vite, plus vite ça sera fini. Oh! oh! bellement! bellement!»