Je suis fâché de rapporter cela du vieux Lobbs, mais je crois qu'il aurait assommé le cousin, si sa jolie fille, dont les yeux brillants étaient noyés de larmes, ne s'était point suspendue à son bras.

«Ne le retenez pas, Maria, dit le jeune homme. S'il a envie de frapper le fils de sa sœur, laissez-le faire. Pour toutes les richesses du monde, je ne toucherais pas un de ses cheveux blancs.»

Les yeux du vieillard s'abaissèrent sous ce reproche, et rencontrèrent ceux de Maria. J'ai déjà dit plusieurs fois que c'étaient des yeux très-brillants, et quoique alors ils fussent pleins de larmes, leur influence n'en était aucunement diminuée. Le vieux Lobbs détourna la tête pour éviter d'être persuadé par les regards de sa fille, mais la fortune voulut qu'il rencontra ceux de la maligne petite cousine, qui, à moitié effrayée pour son frère, à moitié riante et moqueuse en pensant à Nathaniel Pipkin, avait une physionomie si touchante et si comique à la fois, qu'elle devait nécessairement séduire l'homme qui la regardait, jeune ou vieux. Elle passa son bras d'un air câlin dans le bras du sellier, et elle lui chuchota quelque chose à l'oreille; et il eut beau faire, le vieux Lobbs, il ne put s'empêcher de sourire, tandis qu'une larme coulait en même temps sur sa joue.

Cinq minutes après, les jeunes filles furent tirées de la chambre à coucher de Maria, avec beaucoup de ricanements et de rougeur; puis, tandis que les jeunes gens s'arrangeaient pour être parfaitement heureux, le vieux Lobbs aveignit sa pipe et la fuma: c'est une circonstance remarquable, que cette pipe de tabac fut précisément la plus douce et la plus consolante qu'il eût jamais fumée de sa vie.

Nathaniel Pipkin jugea convenable de garder son secret. Par ce moyen il se trouva graduellement en grande faveur auprès du riche sellier, qui lui apprit à fumer en mesure. Pendant un grand nombre d'années, on put les voir tous les deux, assis le soir dans le jardin du vieux Lobbs, fumant et buvant en grande pompe. Nathaniel se rétablit apparemment bientôt de sa passion, car, dans le registre de la paroisse, nous trouvons son nom parmi ceux des témoins du mariage de Maria Lobbs avec son cousin. Il paraît en outre, d'après un autre document, que dans la nuit des noces, il fut conduit au violon du village pour avoir, dans un état complet d'ivresse, commis dans les rues différents excès, dont l'apprenti aux jambes grêles s'était rendu fauteur et complice.


CHAPITRE XVIII.

Qui prouve brièvement deux points: savoir, le pouvoir des attaques de nerfs et la force des circonstances.

Pendant deux jours, après le déjeuner de mistress Chasselion et le départ précipité de M. Pickwick, les trois disciples de ce savant homme restèrent à Eatanswill, attendant avec anxiété quelque nouvelle de leur respectable ami. M. Tupman et M. Snodgrass étaient de nouveau abandonnés à leurs propres ressources, car M. Winkle, cédant aux invitations les plus pressantes, continuait de résider chez M. Pott, et de dévouer tout son temps à la société de son aimable épouse. M. Pott lui-même, pour compléter leur félicité, se joignait de temps en temps à la conversation. Habituellement absorbé par la profondeur de ses spéculations pour le bien public et pour la destruction de l'Indépendant, ce grand homme n'était pas accoutumé à s'abaisser des hauteurs de l'intelligence dans les humbles vallées qu'habitent les esprits ordinaires. Toutefois, dans cette occasion et comme pour honorer un disciple de M. Pickwick, il se dérida, il se courba, il descendit de son piédestal, il consentit à marcher sur la terre, adaptant avec bénignité ses remarques à la compréhension du vulgaire et se confondant, du moins quant aux formes extérieures, avec le troupeau des humains.