«Et maintenant, Sammy, reprit M. Weller en consultant l'énorme montre d'argent que soutenait sa chaîne de cuivre; maintenant il est temps que j'aille au bureau pour prendre ma feuille de route et pour faire charger la voiture; car les voitures, Sammy, c'est comme les canons, i' faut les charger avec beaucoup de soin avant qu'i' partent.»
Sam Weller accueillit avec un sourire filial ce bon mot paternel et professionnel. Son respectable père continua d'un ton grave et ému: «Je vas te quitter, Sammy, mon garçon, et on ne sait pas quand est-ce que nous nous reverrons. Ta belle-mère peut avoir fait mon affaire, il peut arriver un tas d'accidents avant que tu reçoives de nouvelles nouvelles du célèbre monsieur Weller de la Belle Sauvage. L'honneur de la famille est dans tes mains, Samivel, et j'espère que tu feras ton devoir. Quant au reste, je sais que je peux me fier à toi comme à moi-même. Aussi je n'ai qu'un petit conseil à te donner. Si tu dépasses la cinquantaine et que l'idée te vienne d'épouser quelqu'un, n'importe qui, vite enferme-toi dans ta chambre, si tu en as une, et empoisonne-toi sur-le-champ. C'est commun de se pendre; ainsi pas de ces bêtises-là. Empoisonne-toi, Sammy, mon garçon, empoisonne-toi et plus tard tu seras bien aise de m'avoir écouté.»
M. Weller gardait fixement son fils en prononçant ces touchantes paroles. Lorsqu'il eut terminé il tourna lentement sur le talon et disparut.
Les derniers conseils de son père ayant éveillé dans l'esprit de M. Samuel Weller mille idées contemplatives et lugubres, il sortit de l'auberge du Cheval blanc dès que le vieil automédon l'eut quitté, et dirigea ses pas vers l'église de Saint-Clément, essayant de dissiper sa mélancolie en se promenant dans les antiques dépendances de cet édifice. Il y avait déjà quelque temps qu'il flânait dans les environs, quand il se trouva dans un endroit solitaire, une espèce de cour, d'un aspect vénérable, et qui n'avait pas d'autre issue que le passage par lequel il était entré. Il allait donc retourner sur ses pas, lorsqu'il fut pétrifié sur place par une apparition que nous allons décrire ci-dessous.
M. Samuel Weller, était occupé à contempler les vieilles maisons de brique rouge, et malgré son abstraction profonde, lançait de temps en temps une œillade assassine aux fraîches servantes qui ouvraient une fenêtre ou levaient une jalousie, lorsque la porte verte d'un jardin, au fond de la cour, s'ouvrit tout à coup. Un homme en sortit, qui referma soigneusement, après lui, ladite porte et s'avança d'un pas rapide vers l'endroit où se trouvait Sam.
Or, si l'on prend ce fait isolément, et sans s'occuper des circonstances concomitantes, il n'a rien de fort extraordinaire, car, dans beaucoup de parties du monde, un homme peut sortir d'un jardin et fermer derrière lui une porte verte, il peut même s'éloigner d'un pas rapide, sans attirer pour cela l'attention publique. Il est donc clair qu'il devait y avoir, pour éveiller l'intérêt de Sam, quelque chose de particulier dans le costume de l'homme, ou dans l'homme lui-même, ou dans l'un et dans l'autre. C'est ce que le lecteur pourra facilement conclure, lorsque nous lui aurons décrit avec précision la conduite de l'individu dont il s'agit.
Il avait donc fermé derrière lui la porte verte, il s'avançait dans la cour d'un pas rapide, comme nous l'avons déjà dit deux fois; mais il n'eut pas plus tôt aperçu M. Weller qu'il hésita, s'arrêta et parut ne pas trop savoir quel parti prendre. Cependant, comme la porte verte était fermée derrière lui, et comme il n'y avait pas d'autre issue que celle qui était devant lui, il ne fut pas longtemps à remarquer que, pour sortir de là, il fallait nécessairement passer devant M. Samuel Weller. Il reprit donc son pas délibéré et s'avança en regardant droit devant lui. Ce qu'il y avait de plus extraordinaire dans cet homme, c'est la façon hideuse dont il contournait ses traits, faisant les grimaces les plus étonnantes et les plus effroyables qu'on ait jamais vues. Jamais l'œuvre de la nature n'avait été déguisée plus artistement que ne le fut en un instant le visage en question.
«Parole d'honneur, se dit Sam à lui-même, en voyant approcher le quidam, voilà qui est drôle! j'aurais juré que c'était lui!»
L'homme avançait toujours, et à mesure qu'il s'approchait, sa figure devenait de plus en plus bouleversée.
«Je pourrais prêter serment, quant à ces cheveux noirs et à cet habit violet; mais c'est bien sûr la première fois que je vois cette boule-là.»