Il faut que ces quatre mots aient une signification fort étendue, car nous ne nous rappelons pas d'avoir jamais observé une querelle dans la rue, au spectacle, dans un bal public, ou ailleurs, dans laquelle cette phrase ne servit pas de réponse principale à toutes les questions belliqueuses. «Croyez-vous être un gentleman, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!—Est-ce que j'ai dit quelque chose à la jeune femme, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!—Avez-vous envie de vous faire casser les reins, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!» En même temps il faut observer qu'il semble y avoir une provocation cachée dans cet universel ne vous inquiétez pas; car il éveille dans le sein des individus auxquels il s'adresse plus de courroux qu'une grave injure.

Nous ne prétendons pas cependant que l'application de cette expression à M. Pickwick remplit son âme de l'indignation qu'elle aurait infailliblement excitée dans un esprit vulgaire. Nous racontons simplement le fait. En entendant ces mots, M. Pickwick ouvrit la porte de la chambre, et cria brusquement.

«Tupman, venez ici!»

M. Tupman arriva immédiatement avec un air de considérable surprise.

«Tupman, dit M. Pickwick, un secret de quelque délicatesse et qui concerne cette dame est la cause d'un différend qui vient de s'élever entre ce gentleman et moi-même. Mais je l'assure, devant vous, que ce secret n'a aucune relation avec lui-même, ni aucun rapport avec ses affaires. Après cela je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que s'il continuait à en douter, il douterait en même temps de ma véracité, ce que je considérerais comme une insulte personnelle.»

A ces mots, le philosophe lança à M.P. Magnus un regard qui renfermait toute une encyclopédie de menaces.

La figure honorable et assurée de M. Pickwick, jointe à la force, à l'énergie du langage qui le distinguaient si éminemment, auraient porté la conviction dans tout esprit raisonnable; mais malheureusement, dans l'instant en question, l'esprit de M. Peter Magnus n'était nullement dans un état raisonnable. Au lieu donc de recevoir, d'une manière convenable l'explication du philosophe, il procéda immédiatement à se monter sur un diapason dévorant de colère et de menaces, parlant avec rage de ce qui était dû à sa délicatesse, à sa sensibilité, et donnant de la force à ses déclamations en marchant furieusement à travers la chambre, et en arrachant ses cheveux; amusement qu'il interrompait quelquefois pour agiter son poing sous le nez philanthropique de M. Pickwick.

Cependant, fort de sa rectitude et de son innocence, contrarié d'avoir malheureusement embarrassé la dame d'un certain âge, dans une affaire aussi désagréable, M. Pickwick, à son tour, était dans une disposition moins paisible qu'à son ordinaire. En conséquence, on parla plus vivement; on se servit de plus gros mots, et à la fin, M. Magnus dit à M. Pickwick qu'il aurait bientôt de ses nouvelles. M. Pickwick, avec une politesse digne de louange, lui répondit que le plus tôt serait le mieux. A ces mots la dame d'un certain âge se précipita en pleurant hors de la chambre, et M. Tupman entraîna son savant ami, abandonnant le prétendu désappointé à ses sombres méditations.

Si la dame d'un certain âge avait vécu dans la société, ou si elle avait tant soit peu connu les coutumes et les manières de ceux qui font les lois et établissent les modes, elle aurait su que cette espèce de férocité est la chose du monde la plus innocente. Mais elle avait principalement habité la province, n'avait jamais lu les débats parlementaires, et était peu versée, par conséquent, dans le code d'honneur raffiné des nations civilisées. Aussitôt donc qu'elle eut gagné sa chambre à coucher et soigneusement verrouillé sa porte, elle commença à méditer sur les scènes dont elle venait d'être témoin. Des idées de massacre et de carnage se présentèrent à son imagination, et, dans cette fantasmagorie, le tableau le moins sanglant représentait M. Peter Magnus, enrichi d'une livre de plomb dans le côté gauche, et rapporté à l'hôtel sur un brancard. Plus la dame d'un certain âge méditait, plus elle était épouvantée, et à la fin elle se détermina à aller trouver le principal magistrat de la ville, et à le requérir de faire empoigner sans délai M. Pickwick et M. Tupman.

La dame d'un certain âge fut poussée à prendre ce parti par un grand nombre de considérations; mais la principale était la preuve incontestable qu'elle donnerait ainsi à M. Peter Magnus du dévouement qu'elle lui avait voué, de l'anxiété qu'elle ressentait pour le salut de sa personne. Elle connaissait trop bien la jalousie de son tempérament, pour s'aventurer à faire la plus légère allusion à la cause réelle de son agitation, en voyant M. Pickwick, et elle se fiait à son influence et à ses moyens de persuasion, pour apaiser le petit homme, pourvu que l'objet de ses soupçons fût éloigné, et qu'il ne s'élevât plus de nouvelles occasions de querelles. La tête remplie de ces réflexions, elle ajusta son chapeau et son châle, et se rendit en droite ligne au domicile du maire.