Quelques maisons, éparpillées des deux cotés de la route, annoncent l'entrée d'un village. Le cornet du garde fait vibrer dans l'air pur et frais des notes animées, qui réveillent le vieux gentleman de l'intérieur. Il abaisse la glace à moitié, regarde un instant au dehors, et relevant soigneusement la glace, informe l'autre habitant de l'intérieur que l'on va relayer dans quelques minutes. D'après cet avis, celui-ci se secoue, et se détermine à remettre son premier somme jusqu'à ce qu'on soit reparti. Le cornet résonne encore vigoureusement, et, à ce bruit, les femmes et les enfants du village viennent regarder à la porte de leur chaumière, et suivent des yeux la voiture jusqu'à ce qu'elle tourne le coin, puis ils rentrent s'étendre autour d'un feu brillant et y jettent un autre morceau de bois pour quand le père reviendra. Cependant le père lui-même, à un mille de là, vient d'échanger un signe de tête amical avec le cocher, et s'est retourné pour examiner longuement la voiture qui s'enfuit loin de lui.
Et maintenant, pendant que les roues retentissent dans les rues mal pavées d'une ville provinciale, le cornet joue un air guilleret. Le cocher, défaisant la boucle qui réunit ses guides, s'apprête à les jeter au moment même où il arrêtera. M. Pickwick sort du collet de sa redingote, et regarde autour de lui avec grande curiosité; le cocher, qui s'en aperçoit, l'instruit du nom de la ville, et lui dit que c'était hier jour de marché; double information que M. Pickwick s'empresse de faire passer à ses compagnons de voyage, et qui les décide à sortir aussi de leurs collets et à regarder autour d'eux. M. Winkle, qui est assis à l'extrémité de la banquette, avec une jambe dandinante en l'air, est presque précipité dans la rue lorsque la voiture tourne brusquement pour entrer dans la place du marché; et M. Snodgrass, qui se trouve assis auprès de lui, n'est point encore remis de son effroi, lorsqu'elle arrête dans la cour de l'auberge, où les chevaux frais, avec leurs couvertures, piaffent déjà. Le cocher jette les guides et descend de son siége; les voyageurs extérieurs descendent aussi, excepté ceux qui n'ont pas grande confiance dans leur habileté pour remonter. Ceux-là restent où ils sont, frappent leurs pieds contre la voiture pour se les réchauffer, et regardent avec un œil d'envie le feu qui brille dans la salle, et le buis, orné de baies rouges, qui pare les fenêtres de l'auberge.
Cependant le garde a déposé, à la boutique du grènetier, le paquet de papier gris qu'il a tiré de la petite besace pendue sur son épaule, à un baudrier de cuir. Il a soigneusement examiné les nouveaux chevaux; il a jeté sur le pavé la selle apportée de Londres, sur l'impériale; il a assisté à la conférence tenue par le cocher et par le valet d'écurie sur la jument grise, qui s'est blessée à la jambe de devant mardi passé; il est remonté derrière la voiture avec Sam; le cocher est juché sur son siége; le vieux gentleman du dedans, qui avait tenu la glace baissée de deux doigts, durant tout ce temps, l'a relevée, et les couvertures des chevaux sont ôtées, et tout est prêt pour partir, excepté les deux gros gentlemen, dont le cocher s'enquiert avec grande impatience; puis le cocher, et le garde, et Sam, et M. Winkle, et M. Snodgrass, et tous les palefreniers, et tous les flâneurs, qui sont plus nombreux que tous les autres ensemble, se mettent à brailler à tue-tête après les voyageurs manquants. Une réponse lointaine s'entend au fond de la cour; M. Pickwick et M. Tupman la traversent en courant, tout hors d'haleine, car ils ont bu chacun un verre d'ale, et les doigts de M. Pickwick sont si froids, qu'il a été cinq grandes minutes avant de pouvoir tirer six pence pour payer. Le cocher vocifère d'un air mécontent: «Allons, gentlemen, allons!» Le garde répète le même cri; le vieux gentleman de l'intérieur trouve fort extraordinaire qu'on veuille descendre, quand on sait qu'on n'en a pas le temps; M. Pickwick s'efforce de grimper d'un côté, M. Tupman de l'autre; M. Winkle crie. Ça y est, et les voilà repartis! Les châles sont remis, les collets d'habits sont rajustés, le pavé cesse, les maisons disparaissent, et nos voyageurs s'élancent de nouveau sur la grande route, et l'air clair et piquant baigne leur visage et les réjouit jusqu'au fond du cœur.
C'est ainsi que le Télégraphe de Muggleton transportait M. Pickwick et ses amis sur le chemin de Dingley-Dell. A trois heures de l'après-midi, ils débarquaient tous, sains et saufs, sur les marches du Lion bleu, ayant pris sur la route assez d'ale et d'eau-de-vie pour défier la gelée, qui couvrait, de ses belles dentelles blanches, les arbres et les haies.
M. Pickwick était sérieusement occupé à surveiller l'exhumation de la morue, lorsqu'il se sentit tirer doucement par le pan de son habit. Il se retourna et reconnut le page favori de M. Wardle, mieux connu des lecteurs de cette véridique histoire sous le nom du gros joufflu.
«Ha! ha! fit M. Pickwick.
—Ha! ha! fit le gros joufflu en regardant amoureusement la morue et les barils d'huîtres. Il était plus gros que jamais.
—Eh bien! mon jeune ami, dit M. Pickwick, vous m'avez l'air assez rougeaud.
—J'ai dormi devant le feu de la buvette, répondit le gros joufflu, qu'une heure de somme avait monté au ton d'une brique. Maître m'a envoyé avec la charrette pour porter votre bagage à la maison. Il aurait envoyé quelques chevaux de selle; mais, comme il fait froid, il a pensé que vous aimeriez mieux marcher.
—Oui! oui! nous aimons mieux marcher, répliqua précipitamment M. Pickwick, car il se rappelait la cavalcade qu'il avait déjà faite sur la même route. Sam!