—Vous avez eu beaucoup de chagrins? demanda M. Pickwick avec compassion.
—Oui certes, répliqua l'homme lugubre d'une voix saccadée; plus qu'on ne pourrait le croire en me voyant aujourd'hui. Il s'arrêta une minute et reprit brusquement: Avez-vous jamais pensé, par une matinée comme celle-ci, que ce serait une chose douce et délicieuse de se noyer?
—Non! que Dieu me protège! s'écria M. Pickwick, en se reculant un peu, dans la crainte que l'étranger n'eût envie de le pousser par-dessus le parapet pour faire une expérience.
—Moi, je l'ai souvent pensé, poursuivit l'homme lugubre sans avoir l'air de remarquer ce mouvement: cette eau froide et tranquille semble m'inviter, en murmurant, à y chercher le repos et l'oubli. On saute... pouf!... on se débat un instant... l'onde s'élève par-dessus votre tête... le tourbillon s'efface... l'eau redevient claire... et vos douleurs sont à jamais terminées!»
L'œil caverneux de l'homme lugubre lançait des flammes tandis qu'il parlait ainsi. Mais cette excitation momentanée s'apaisa bientôt; il se détourna d'un air calme, et dit:
«En voilà assez sur ce sujet: je voulais vous parler d'autre chose. Vous m'avez invité hier soir à vous lire une anecdote, et vous l'avez écoutée attentivement....
—Oui certainement, dit M. Pickwick, et je pensais....
—Je ne vous ai pas demandé votre opinion, interrompit l'homme lugubre, et je n'en ai pas besoin. Vous voyagez pour vous amuser et pour vous instruire; supposez que je vous adresse un manuscrit curieux.... Faites attention;—non pas improbable ni extraordinaire, mais curieux comme une page du roman de la vie réelle;—le communiqueriez-vous au club dont vous m'avez parlé si souvent?
—Certainement, si vous le désirez; et nous le ferons insérer dans les mémoires du club.
—Vous l'aurez donc, répliqua l'homme lugubre. Votre adresse?»