—Je ne le crois pas, j'en suis sûr! répondit l'homme à la tête rouge, avec une espèce de sourire qui agita toute sa physionomie de l'une à l'autre oreille; et en parlant ainsi, il entra dans la maison, dont il ferma soigneusement la porte.

—C'est comme un rêve! s'écria M. Pickwick, un hideux cauchemar! O ciel! imaginez-vous un homme marchant toute une journée, poursuivi par un cheval épouvantable, dont il ne peut pas se débarrasser!

Les pickwickiens abattus se remirent tristement en route, l'énorme quadrupède, pour qui ils ressentaient le plus profond dégoût, marchant lentement sur leurs talons.

L'après-midi était fort avancée lorsque nos quatre amis, toujours suivis du malencontreux animal, arrivèrent enfin dans la ruelle qui conduisait à Manoir-ferme. Mais quoiqu'ils touchassent au terme de leurs fatigues, leur satisfaction était prodigieusement amortie par l'absurde singularité de leur apparence; des habits déchirés, des visages égratignés, des souliers sales, des figures exténuées; et par-dessus tout, l'affreux cheval. Oh! combien M. Pickwick le maudissait! De temps en temps il jetait sur lui des regards où se peignaient la haine et le désir d'une épouvantable vengeance. Plus d'une fois, il avait calculé le montant probable de ce qu'il faudrait payer pour avoir la satisfaction de lui couper la gorge; et maintenant la tentation de l'assassiner ou de l'abandonner dans les champs déserts se présentait à son esprit avec dix fois plus de violence. Cependant il avançait toujours, et à l'un des détours de la ruelle, il fut distrait de ses horribles pensées par l'apparition soudaine de deux personnages. C'étaient M. Wardle et son fidèle serviteur, le gros garçon rougeaud.

«Eh bien! où donc avez-vous été? demanda le gentleman hospitalier. Je vous ai attendu toute la journée. Vous avez l'air fatigués. Quoi! des égratignures! pas de blessures, j'espère?... Non... j'en suis bien aise. Vous avez versé? N'y pensez plus, c'est un accident commun dans ce pays-ci.—Joe, damné garçon, il est encore à dormir! Joe, prenez ce cheval et conduisez-le dans l'écurie.»

Le gros joufflu tenant en bride le fatal coursier, se traîna d'un pas paresseux derrière la compagnie, tandis que le vieux gentleman s'efforçait de consoler ses hôtes de la partie de leurs aventures qu'ils jugèrent à propos de lui communiquer.

Arrivés à Manoir-ferme, il commença par les faire entrer dans la cuisine en leur disant: «Nous allons tout réparer ici, et ensuite je vous introduirai dans le salon.—Emma, apportez l'eau-de-vie de cerises.—Maintenant, Jane, une aiguille et du fil.—Mary, des serviettes et de l'eau. Allons vite, mes filles, dépêchons.»

Trois ou quatre grosses réjouies se dispersèrent rapidement pour aller chercher les articles demandés, tandis qu'un couple de domestiques mâles, aux têtes rondes et aux larges visages, se levèrent des siéges qu'ils occupaient auprès de la cheminée comme s'ils avaient été à Noël, se plongèrent dans l'obscurité de divers recoins, et en ressortirent bientôt, armés d'une bouteille de cirage et d'une demi-douzaine de brosses.

«Allons, vite!» répéta le vieux gentleman. Mais c'était une exhortation tout à fait inutile, car l'une des servantes versait l'eau-de-vie, l'autre apportait les serviettes, et l'un des hommes saisissant soudainement M. Pickwick par la jambe, au hasard imminent de lui faire perdre l'équilibre, brossait ses bottes avec tant d'ardeur que ses cors en rougirent au blanc. Dans le même temps, un second domestique frottait M. Winkle avec une énorme brosse, tout en produisant avec sa bouche cette espèce de sifflement que les garçons d'écurie ont l'habitude de faire entendre quand ils étrillent un cheval.

Quant à M. Snodgrass, après avoir terminé ses ablutions, il tourna son dos au feu, et savourant avec délices son eau-de-vie, il se mit à examiner la pièce où il se trouvait.