«Croiriez-vous, continua Price en se tournant vers M. Pickwick, que ce bonhomme-là, qui est ici depuis huit jours, ne s'est point encore rasé une fois? Il se croit si sûr de sortir avant une demi-heure, qu'il aime autant attendre qu'il soit rentré chez lui.
—Pauvre homme! dit M. Pickwick. A-t-il réellement quelques chances de se tirer d'affaire?
—Des chances? il n'en a pas la queue d'une. Je ne donnerais pas ça pour la chance qu'il a de marcher dans la rue d'ici à dix ans.» En parlant ainsi, M. Price secouait contemptueusement ses doigts. Un instant après il tira la sonnette.
«Apportez-moi une feuille de papier, Crookey, dit-il au domestique, qui, par sa mise et par sa tournure, avait l'air de tenir le milieu entre un nourrisseur banqueroutier et un bouvier en état d'insolvabilité. Un verre de grog avec, Crookey, entendez-vous? Je vais écrire à mon père, et il me faut du stimulant, autrement je ne serais pas capable d'entortiller le vieux.»
Il est inutile de dire que le jeune homme se pâma, en entendant ce discours facétieux.
«Voilà la chose, continua M. Price. Faut pas se laisser abattre; c'est amusant, hein?
—Fameux! dit le jeune gentleman.
—Vous avez de l'aplomb, reprit M. Price, approbativement. Vous avez vu le monde?
—Un peu!» répliqua le jeune homme. Il l'avait regardé à travers les vitres malpropres d'un estaminet.
M. Pickwick n'était pas médiocrement dégoûté par ce dialogue, aussi bien que par l'air et les manières des deux êtres qui l'échangeaient. Il allait demander s'il n'était pas possible d'avoir une chambre particulière, lorsqu'il vit entrer deux ou trois étrangers, d'une apparence assez respectable. En les apercevant, le jeune homme jeta son cigare dans le feu, et dit tout bas à M. Price qu'ils étaient venus pour le tirer d'affaire, puis il se retira avec eux, auprès d'une table, à l'autre bout de la chambre.