Il commençait à faire sombre; c'est-à-dire que, dans cet endroit où il ne faisait jamais clair, on venait d'allumer quelques becs de gaz en manière de compliment pour la nuit qui s'avançait au dehors. Comme il faisait assez chaud, quelques-uns des habitants des nombreuses petites chambres qui ouvraient à droite et à gauche sur la galerie avaient entre-baillé leurs portes. M. Pickwick y jetait un coup d'œil, en passant, avec beaucoup d'intérêt et de curiosité. Ici, quatre ou cinq grands lourdauds, qu'on apercevait à peine à travers un nuage de fumée de tabac, criaient et se disputaient, au milieu de verres de bière à moitié vides, ou jouaient à l'impériale avec des cartes remarquablement grasses. Là, un pauvre vieillard solitaire, courbé sur des papiers jaunis et déchirés, écrivait à la lueur d'une faible chandelle, et pour la cinquième fois, peut-être, le long récit de ses griefs, dans l'espoir de le faire parvenir à quelque grand personnage dont ces papiers ne devaient jamais arrêter les yeux, ni toucher le cœur. Dans une troisième chambre, on pouvait voir un homme occupé avec sa femme à arranger par terre un mauvais grabat, pour y coucher le plus jeune de ses nombreux enfants. Enfin, dans une quatrième et dans une cinquième, et dans une sixième et dans une septième, le bruit et la bière et les cartes et la fumée de tabac reparaissaient de plus en plus fort.
Dans la galerie même, et principalement dans les escaliers, flânaient un grand nombre de gens qui venaient là, les uns parce que leur chambre était vide et solitaire, les autres parce que la leur était pleine et étouffante; le plus grand nombre parce qu'ils étaient inquiets, mal à leur aise, et ne savaient que faire d'eux-mêmes.
Il y avait là toutes sortes de gens, depuis l'ouvrier avec sa veste de gros drap jusqu'à l'élégant prodigue, en robe de chambre de cachemire fort convenablement percée au coude. Mais ils se ressemblaient tous en un point, ils avaient tous un certain air négligent, inquiet, effaré, de gibier de prison; une physionomie impudente et fanfaronne, qu'il est impossible de décrire par des paroles, mais que chacun peut connaître quand il le désirera, car il suffit pour cela de mettre le pied dans la prison pour dettes la plus voisine, et de contempler le premier groupe de prisonniers qui se présentera, avec le même intérêt que révélait la figure intelligente de M. Pickwick.
«Ce qui me frappe, Sam, dit le philosophe, en s'appuyant sur la rampe de fer de l'escalier, ce qui me frappe, c'est que l'emprisonnement pour dettes est à peine une punition.
—Vous croyez, monsieur?
—Vous voyez comme ces gaillards là boivent, fument et braillent. Il n'est pas possible que la prison les affecte beaucoup.
—Ah! voilà justement la chose, monsieur. Ils ne s'affectent pas, ceux-là. C'est tous les jours fête pour eux, tout porter et jeux de quilles. C'est les autres qui s'affectent de ça: les pauvres diables qui ont le cœur tendre, et qui ne peuvent pas pomper la bière, ni jouer aux quilles; ceux qui prieraient, s'ils pouvaient, et qui se rongent le cœur quand ils sont enfermés. Je vais vous dire ce qui en est, monsieur; ceux qui sont toujours à flâner dans les tavernes, ça ne les punit pas du tout; et ceux qui sont toujours à travailler quand ils peuvent, ça les abîme trop. C'est inégal, comme disait mon père quand il n'y avait pas une bonne moitié d'eau-de-vie dans son grog; c'est inégal, et voilà pourquoi ça ne vaut rien.
—Je crois que vous avez raison, Sam, dit M. Pickwick, après quelques moments de réflexion; tout à fait raison.
—Peut-être qu'il y a par-ci par-là quelques honnêtes gens qui s'y plaisent, poursuivit Sam, en ruminant; mais je ne peux pas m'en rappeler beaucoup, excepté le petit homme crasseux, en habit brun, et c'était la force de l'habitude.
—Qui était-ce donc?