[CHAPITRE XIV.]

Comment M. Samuel Weller se mit mal dans ses affaires.

Dans une grande salle mal éclairée et plus mal aérée, située dans Portugal Street, Lincoln's Inn fields, siégent durant presque toute l'année un, deux, trois ou quatre gentlemen en perruque, qui ont devant eux de petits pupitres mal vernis. Des stalles d'avocats sont à leur main droite; à leur main gauche, une enceinte pour les débiteurs insolvables; et en face, un plan incliné de figures spécialement malpropres. Ces gentlemen en perruque sont les commissaires de la Cour des insolvables, et l'endroit où ils siégent est la Cour des insolvables elle-même.

Depuis un temps immémorial, c'est le remarquable destin de cette cour d'être regardée, par le consentement universel de tous les gens râpés de Londres, comme leur lieu de refuge habituel pendant le jour. La salle est toujours pleine; les vapeurs de la bière et des spiritueux montent constamment vers le plafond, s'y condensent par le froid et redescendent comme une pluie le long des murs. Là, se trouvent à la fois plus de vieux habits que n'en mettent en vente durant tout un an les juifs du quartier de Houndsditch, et plus de peaux crasseuses, plus de barbes longues, que toutes les pompes et les boutiques de barbiers situées entre Tyburn et Whitechapel n'en pourraient nettoyer entre le lever et le coucher du soleil.

Il ne faut pas supposer que quelques-uns de ces individus aient l'ombre d'une affaire dans l'endroit où ils se rendent si assidûment; s'ils en avaient, leur présence ne serait plus surprenante, et la singularité de la chose cesserait immédiatement. Quelques-uns dorment pendant la plus grande partie de la séance; d'autres apportant leur dîner dans leur mouchoir, ou dans leur poche déchirée, et mangent tout en écoutant, avec un double délice: mais jamais un seul d'entre eux ne fut connu pour avoir le plus léger intérêt personnel dans aucune des affaires traitées par la cour. Quelle que soit la manière dont ils occupent leur temps, ils restent là, tous, depuis le commencement jusqu'à la fin de la séance. Quand il pleut, ils arrivent tout trempés, et alors, les vapeurs qui s'élèvent de l'audience ressemblent à celles d'un marais.

Un observateur qui se trouverait là par hasard pourrait imaginer que c'est un temple élevé au génie de la pauvreté râpée. Il n'y a pas un seul messager, pas un huissier qui porte un habit fait pour lui; il n'y a pas dans tout l'établissement un seul homme passablement frais et bien portant, si ce n'est un petit huissier aux cheveux blancs, à la figure rougeaude; et encore, comme une cerise à l'eau-de-vie mal conservée, il semble avoir été desséché par un procédé artificiel dont il n'a pas le droit de tirer vanité. Enfin les perruques des avocats eux-mêmes sont mal poudrées et mal frisées.

Mais, après tout, les avoués qui siégent derrière une vaste table toute nue, au-dessous des commissaires, sont encore la plus grande curiosité de cet endroit. L'établissement professionnel du plus opulent de ces gentlemen consiste en un sac bleu,[15] et un jeune clerc ordinairement juif. Ils n'ont point de cabinet, mais ils traitent leurs affaires légales dans les tavernes, ou dans la cour des prisons où ils se rendent en foule et se disputent les chalands, à la manière des conducteurs d'omnibus. Ils ont une physionomie bouffie et moisie, et si on peut les soupçonner de quelques vices, c'est principalement d'ivrognerie et de friponnerie. Leur résidence se trouve ordinairement dans un rayon d'un mille, autour de l'obélisque de Saint George's Fields. Leur tournure n'est pas engageante, et leurs manières sont sui generis.

M. Salomon Pell, l'un des membres de cet illustre corps, était un homme gras, flasque et pâle. Son habit semblait tantôt vert, tantôt brun, suivant les reflets du jour, et était orné d'un collet de velours, qui offrait la même particularité. Son front était étroit, sa face large, sa tête grosse, et, son nez tourné tout d'un côté, comme si la nature, indignée des mauvais penchants qu'elle découvrait en lui à sa naissance, lui avait donné, de colère, une secousse dont il ne s'était jamais relevé. Au reste, comme M. Pell était replet et asthmatique, il respirait principalement par cet organe qui, de la sorte, rachetait peut-être en utilité ce qui lui manquait en beauté.

«Je suis sûr de le tirer d'affaire, disait M. Pell.

—Bien sûr? demanda la personne à qui cette assurance était donnée.