Tandis que la bonne dame exorcisait ainsi M. Ben Allen, M. Pickwick s'était retiré dans le laboratoire avec M. Bob Sawyer; et celui-ci, durant leur conversation, avait appliqué plusieurs fois à sa bouche une certaine bouteille noire, sous l'influence de laquelle ses traits avaient pris graduellement une expression tranquille et même joviale. À la fin, il sortit de la pièce, bouteille en main, et faisant observer qu'il était très-fâché de s'être conduit comme un fou, il proposa de boire à la santé et au bonheur de M. et de Mme Winkle, dont il voyait la félicité avec si peu d'envie, qu'il serait le premier à les congratuler. En entendant ceci, M. Ben Allen se leva soudainement de son fauteuil, saisit la bouteille noire, et but le toast de si bon cœur, que son visage en devint presque aussi noir que la bouteille elle-même, car la liqueur était forte. Finalement la bouteille noire fut passée à la ronde jusqu'à ce qu'elle se trouva vide, et il y eut tant de poignées de main données, tant de compliments échangés, que le visage glacé de M. Martin lui-même condescendit à sourire.
«Et maintenant, dit Bob en se frottant les mains, nous allons terminer joyeusement la soirée.
—Je suis bien fâché d'être obligé de retourner à mon hôtel, répondit M. Pickwick; mais depuis quelque temps je ne suis plus accoutumé au mouvement, et mon voyage m'a excessivement fatigué.
—Vous prendrez au moins un peu de thé, monsieur Pickwick, dit la vieille lady avec une douceur indescriptible.
—Je vous suis bien obligé, madame, cela me serait impossible.»
Le fait est que l'admiration visiblement croissante de la vieille dame était la principale raison qui engageait M. Pickwick à se retirer; il pensait à Mme Bardell, et chaque regard de l'aimable tante lui donnait une sueur froide.
M. Pickwick ayant absolument refusé de rester, il fut convenu, sur sa proposition, que M. Ben Allen l'accompagnerait dans son voyage auprès du père de M. Winkle, et que la voiture serait à la porte le lendemain matin, à neuf heures. Il prit alors congé, et suivi de Sam, il se rendit à l'hôtel du Buisson. C'est une chose digne de remarque que le visage de M. Martin éprouva d'horribles convulsions lorsqu'il secoua la main de Sam en le quittant, et qu'il lâcha à la fois un juron et un sourire. Les personnes les mieux instruites des manières de ce gentleman ont conclu de ces symptômes, qu'il était enchanté de la société de Sam, et qu'il exprimait le désir de faire connaissance avec lui.
«Voulez-vous un salon particulier, monsieur? demanda Sam à son maître, lorsqu'ils furent arrivés à l'hôtel.
—Ma foi, répondit celui-ci, comme j'ai dîné dans la salle du café et que je me coucherai bientôt, ce n'en est guère la peine. Voyez quelles sont les personnes qui se trouvent dans la salle des voyageurs?»
Sam revint bientôt dire qu'il n'y avait qu'un gentleman borgne, qui buvait un bol de bishop avec l'hôte.