Sa voix, son regard, son attitude, exprimant la scélératesse qui ne calcule rien et qui est capable de tout, domptèrent l'assistance par le dégoût autant que par la crainte. Quoique dans une sphère très différente, c'était encore l'effet déjà produit au Maypole.
«Je suis ce que vous êtes tous, et je vis comme vous vivez tous, dit l'inconnu d'un ton sévère après un court silence. Je me cache ici comme les autres, et, si nous étions surpris, je jouerais peut-être mon rôle avec les meilleurs d'entre vous. Si mon humeur est qu'on me laisse tranquille, laissez-moi tranquille, ou bien, et il fit alors un terrible jurement, il y aura quelque mauvais coup de fait dans ce lieu quoique vous soyez plus de vingt contre moi.»
Un sourd murmure, qui tenait peut-être à la terreur qu'inspirait l'homme et au mystère qui l'environnait peut-être aussi à la sincère opinion de quelques-uns des spectateurs, que ce serait un fâcheux précédent de se mêler d'une façon trop curieuse des affaires personnelles d'un gentleman quand il juge à propos de les celer, avertit l'auteur de la querelle qu'il n'avait rien de mieux à faire que de ne pas la mener plus loin. Peu de temps après, l'inconnu se coucha sur un banc pour dormir, et, lorsqu'on se remit à penser à lui, il avait disparu.
Le lendemain soir, aussitôt que fut venue l'obscurité, il circula de nouveau et traversa les rues, il alla devant la maison du serrurier plus d'une fois mais la famille était absente et tout était fermé. Ce soir-là, par le pont de Londres, il arriva dans Southwark. Comme il enfilait une rue longue, une femme avec un petit panier au bras tournait pour y entrer à l'autre bout. Dès qu'il la vit, il se cacha sous une espèce de voûte, et se tint à l'écart jusqu'à ce qu'elle fût passée; alors il sortit de sa cachette et la suivit.
Elle entra dans différentes boutiques pour y acheter diverses provisions de ménage, et, autour de chaque endroit où elle s'arrêta, il voltigea comme son mauvais génie, la suivant chaque fois qu'elle reparaissait. Il était près de neuf heures, et les rues se dégarnissaient vite de passants, lorsqu'elle retourna sur ses pas, sans doute pour aller au logis. Le fantôme la suivit encore.
Elle reprit la même rue borgne où il l'avait aperçue la première fois; cette rue, n'ayant pas de boutiques et étant étroite, se trouvait extrêmement sombre. La pauvre femme y doubla le pas, comme si elle eût craint d'être arrêtée et dépouillée de ce qu'elle avait sur elle, quoiqu'elle n'eût pas grand'chose. Il rampa le long de l'autre côté. Eût-elle été douée de la vitesse du vent, il semblait que l'ombre terrible de cet homme l'eût suivie à la trace et réduite aux abois.
Enfin la veuve, car c'était elle, atteignit sa propre porte, et, toute haletante, elle fit une pose pour prendre la clef dans son panier. La joue en feu, par suite de sa marche précipitée, et peut-être aussi de sa joie d'être arrivée saine et sauve au logis, elle se baissa pour tirer la clef, lorsque, en relevant la tête, elle le vit qui se tenait silencieusement auprès d'elle: l'apparition d'un rêve.
Il lui mit la main sur la bouche, mais c'était inutile, car sa langue, s'attachant à son palais, ne lui laissait nul moyen de crier.
«Voilà plusieurs soirs que je vous guette. La maison est-elle libre? Répondez. Y a-t-il quelqu'un chez vous?»
Elle ne put répondre que par un râle dans son gosier.