— Je me souviens que c'était comme cela jusqu'à présent, dit Barnabé, mais je crois que, malgré tout, c'est aujourd'hui aussi l'anniversaire de ma naissance.» Elle lui demanda pourquoi. «Je vais vous dire pourquoi, dit-il. Je vous ai toujours vue, je ne vous l'ai pas laissé remarquer, mais rien n'est plus vrai, devenir, le soir de ce jour-là, d'une extrême tristesse, je vous ai vue pleurer quand Grip et moi nous étions fort joyeux, et avoir l'air effrayé sans aucun motif, et j'ai touché votre main et j'ai senti qu'elle était froide comme elle l'est à présent. Une fois, mère (c'était aussi un des anniversaires de ma naissance), Grip et moi pensâmes à cette tristesse après être montés nous coucher, et passé minuit, au moment où sonnait une heure, nous descendîmes à votre porte pour voir si vous n'étiez pas malade, vous étiez à genoux. Je ne me souviens pas de ce que vous disiez, Grip, qu'est- ce que nous avons entendu dire cette nuit-là?
— Je suis un démon! répliqua promptement le corbeau.
— Non, non, dit Barnabé, mais vous disiez quelque chose dans une prière, et quand vous vous relevâtes et fîtes plusieurs pas autour de la chambre, vous aviez (comme vous l'avez toujours eue depuis, mère, quand approche la nuit de l'anniversaire de ma naissance) juste la physionomie que vous avez à présent. J'ai découvert cela, vous voyez, quoique je sois un insensé. Je dis donc que vous êtes dans l'erreur, et ce doit être aujourd'hui l'anniversaire de ma naissance, mon anniversaire de naissance, Grip!»
L'oiseau accueillit cette communication avec de tels croassements qu'un coq, doué de plus d'intelligence que tous ceux de son espèce, n'annoncerait pas le plus long jour par un chant plus soutenu. Puis, après avoir bien réfléchi pour dégoiser, en guise de toast, la phrase qu'il jugeait la plus convenable pour fêter un anniversaire de naissance, il cria plusieurs fois: «N'aie pas peur!» et il accentua ces mots en battant des ailes.
La veuve essaya de paraître attacher peu d'importance à la remarque de Barnabé, et chercha à reporter l'attention de son fils sur quelque autre sujet, tâche toujours facile, elle le savait trop bien. Son souper fini, Barnabé, sans tenir compte des instances de sa mère, s'étendit sur le paillasson devant le feu; Grip se percha sur la jambe de son maître, et partagea son temps entre des assoupissements causés par l'agréable chaleur, et des efforts (comme il le parut bientôt) pour se rappeler un nouvel exercice qu'il avait étudié toute la journée.
Un long et profond silence suivit, silence interrompu seulement lorsque changeait de position Barnabé, dont les yeux, encore tout grands ouverts, regardaient fixement le feu; ou lorsqu'il y avait quelque effort mnémonique[18] de la part de Grip, qui criait de temps en temps à voix basse: «Polly mettez le bouilli…» et s'arrêtait court, oubliant le reste et faisant un nouveau somme.
Après un long intervalle, la respiration de Barnabé devint plus profonde et plus régulière, et ses yeux finirent par se fermer. Mais ce n'était pas le compte de l'esprit inquiet du corbeau. «Polly mettez la bouill…» cria Grip, et son maître fut encore réveillé cette fois.
Enfin Barnabé s'endormit solidement, et l'oiseau, avec son bec affaissé sur sa poitrine, qui prit la forme bouffante d'une confortable bedaine d'alderman[19], et ses yeux brillants qui devenaient de plus en plus petits, parut véritablement s'abandonner aussi au repos. De temps en temps seulement il marmottait encore d'une voix sépulcrale: «Polly, mettez la bouill…» comme quelqu'un de très assoupi, et plutôt comme un homme ivre que comme un corbeau méditatif.
La veuve, respirant à peine de peur de les réveiller, se leva de son siège. L'homme se coula hors du cabinet et éteignit la chandelle.
«…Oire au feu! cria Grip, frappé d'une idée subite, et très excité; …oire au feu! Hourra! Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du thé. Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du thé. Hourra! hourra! hourra! Je suis un démon, je suis un démon, je suis… La bouilloire! Allons, courage. N'aie pas peur. Coa, coa, coa! Je suis un démon, je suis… La bouilloire… Je suis… Polly, mettez la bouilloire au feu, nous prendrons tous du thé.»