«Rappelez-vous bien ceci, chuchota-t-il à l'oreille de la veuve. Par lui, dont l'existence a été ignorée de moi jusqu'à ce soir, je vous tiens en ma puissance. Prenez garde à vos procédés envers moi. Prenez-y garde. Je suis dénué de tout, je meurs de faim, j'erre incessamment sur la terre. Je puis tirer de vous une sûre et lente vengeance.

— Il y a dans vos paroles quelque sens horrible que je ne saurais approfondir.

— Le sens en est clair, et je vois que vous l'approfondissez autant qu'il faut. Voilà bien des années que vous pressentiez cela; vous me l'avez presque dit. Je vous laisse réfléchir là- dessus. N'oubliez pas mon avertissement.»

Il lui montra du doigt, comme il la quittait, Barnabé endormi, et, se retirant à la dérobée, il gagna la rue. Elle tomba à genoux auprès du dormeur, et y resta semblable à une femme pétrifiée, jusqu'à ce que les larmes, gelées si longtemps par la frayeur, vinssent lui procurer un tendre soulagement.

«Ô toi! cria-t-elle, qui m'as enseigné un si profond amour pour cet unique reste des promesses d'une vie heureuse, pour ce fils dont l'affliction même est pour moi la source de mon unique consolation, quand je vois en lui un enfant plein de confiance en moi, plein d'amour pour moi, sans devenir jamais ni vieux ni froid de coeur; condamné, dans la force de l'âge viril, comme lorsqu'il était en son berceau, à avoir besoin de ma sollicitude maternelle et de mon dévouement, daigne le protéger durant sa marche obscure au travers de ce triste monde, ou c'en est fait de lui, et mon pauvre coeur est brisé!»

CHAPITRE XVIII.

Glissant le long des rues silencieuses et choisissant, pour y diriger sa course, les plus sombres et les plus tristes, l'homme qui avait quitté la maison de la veuve traversa le pont de Londres, et, une fois dans la Cité, plongea au sein des places écartées, des ruelles et des cours, entre Cornhill et Smithfield; il n'avait pas d'autre but que de se perdre parmi leurs détours, et de déjouer toute poursuite, si quelqu'un s'attachait à ses pas.

C'était au plus fort de la nuit, et tout était tranquille. De temps en temps les pas d'un watchman assoupi résonnaient sur le trottoir, ou l'allumeur de réverbères, dans ses rondes, passait comme l'éclair, en laissant derrière lui une petite traînée de fumée qui se mêlait à des flammèches rouges de sa torche ardente. L'homme se cachait même de ces compagnons accidentels de sa course solitaire, et se repliant sous quelque voûte ou quelque entrée de porte jusqu'à ce qu'ils fussent passés, il sortait de là quand ils s'étaient éloignés et continuait d'errer seul.

Être seul et sans abri en rase campagne, entendre le vent gémir, guetter le jour pendant toute une longue nuit fatigante, écouter tomber la pluie, et se tapir, pour avoir chaud, sous la retraite abritée de quelque vieille grange ou de quelque meule, ou dans le creux d'un arbre, c'est une horrible chose, mais moins horrible que d'errer çà et là où se trouvent des abris, des lits et des dormeurs par milliers créature sans asile et qu'on rejette. Fouler d'heure en heure les pavés retentissants en comptant la monotone sonnerie des horloges, observer les lumières qui scintillent aux fenêtres des chambres, penser quel heureux oubli de la vie renferme chaque maison, se dire qu'il y a là des enfants roulés ensemble dans leurs lits, que les jeunes, les vieux, les pauvres, les riches, jouissent tous là de l'égalité devant la sommeil, et goûtent tous le repos, n'avoir rien de commun avec le monde endormi autour de soi, pas même le sommeil, don de Dieu à toutes ses créatures et ne se connaître d'autre parenté que le désespoir; se sentir, par le misérable contraste avec toute chose de tout côté, plus absolument seul et plus proscrit que dans un désert inabordable: c'est un genre de souffrance que mainte fois les grandes cités roulent dans leurs flots populeux et qui ne peut naître que dans la solitude en pleine foule.

Le malheureux homme arpenta en tous sens ces rues si longues, si ennuyeuses, si semblables les unes, aux autres, et souvent il jeta un regard attentif vers l'est, espérant voir les premiers faibles rais du jour, mais la nuit obstinée gardait encore le ciel en sa possession, et la course inquiète et incessante du rôdeur ne trouvait pas de repos.