Dolly fit un signe de tête et sourit; elle tâta dans ses poches (il y avait des poches à cette époque-là) en affectant de craindre qu'elle ne fût jamais capable de trouver ce qu'elle cherchait, ce qui rehaussa grandement son importance, puis elle finit par produire la lettre. Lorsque Emma eut bien vite rompu le cachet et dévoré l'écriture, les yeux de Dolly, par un de ces étranges hasards dont on ne saurait rendre compte, errèrent de nouveau dans la direction de la glace. Elle ne put s'empêcher de se dire qu'en effet le carrossier devait souffrir beaucoup, et de plaindre tout à fait le pauvre jeune homme.
C'était une longue lettre, une très longue lettre, écrite en lignés serrées sur les quatre pages, et encore entrecroisées, qui plus est; mais ce n'était pas une lettre consolante, car Emma pendant sa lecture s'arrêta de temps en temps pour mettre son mouchoir sur ses yeux. Il est certain que Dolly s'émerveilla fort de la voir en proie à une si grande affliction: car une affaire d'amour devait être, dans son idée, un des meilleurs badinages, une des plus piquantes et des plus amusantes choses de la vie. Mais elle considéra comme positif en son esprit que tout ceci venait de l'extrême constance de Mlle Haredale, et que, si elle voulait s'éprendre de quelque autre jeune gentleman, de la façon la plus innocente du monde, juste assez pour maintenir son premier amant à l'étiage des grandes eaux de la passion, elle se trouverait soulagée d'une manière sensible.
«Bien sûr, c'est ce que je ferais si c'était moi, pensa Dolly. Rendre ses amants malheureux, c'est assez légitime et tout à fait légitime; mais se rendre malheureuse soi-même, pas de ça.»
Toutefois un tel langage aurait mal réussi; elle demeura donc assise à regarder en silence. Force lui fut d'avoir une patience du plus gentil tempérament: car, lorsque la longue lettre eut été lue une fois d'un bout à l'autre, elle fut relue une seconde fois, et, lorsqu'elle eut été lue deux fois d'un bout à l'autre, elle fut relue une troisième fois. Durant cette ennuyeuse séance, Dolly trompa de son mieux la lenteur du temps; elle frisa sa chevelure sur ses doigts, en s'aidant du miroir déjà consulté plus d'une fois, et se fit quelques boucles assassines.
Toute chose a son terme. Les jeunes amoureuses elles-mêmes ne peuvent pas lire éternellement les lettres qu'on leur écrit. Avec le temps le paquet fut replié, et il ne resta plus qu'à écrire la réponse.
Mais comme cela promettait d'être une oeuvre qui exigerait aussi du temps, Emma le remit après le dîner, disant qu'il fallait absolument que Dolly dînât avec elle. Dolly s'était d'avance proposé de le faire; il n'y eut donc pas besoin de la presser extrêmement, et ce point réglé, les deux amies sortirent pour se promener dans le jardin.
Elles flânèrent en tous sens le long des allées de la terrasse, parlant continuellement (Dolly, du moins, ne déparla pas une minute), et donnant à ce quartier de la lugubre maison une gaieté complète: non qu'on les entendît parler haut ni qu'on les vît rire beaucoup; mais elles étaient toutes les deux si bien tournées, et il faisait une si douce brise ce jour-là, et leurs légers vêtements, et les brunes boucles de leur chevelure paraissaient si libres et si joyeuses dans leur abandon, et Emma était si belle, et Dolly avait un teint si rosé, et Emma avait une taille si délicate, et Dolly était si rondelette, et en un mot il n'y a pas de fleurs dans aucun jardin comme ces fleurs-là, quoi qu'en disent les horticulteurs; la maison et le jardin semblaient bien aussi le savoir: il n'y avait qu'à voir la mine radieuse qu'ils avaient.
Après la promenade vint le dîner, puis la lettre fut écrite, puis il y eut encore quelque petite causerie, dans le cours de laquelle Mlle Haredale saisit l'occasion d'accuser Dolly de certaines tendances coquettes et volages; on aurait cru que Dolly prenait ces accusations pour des compliments, et qu'elle s'en amusait extrêmement. La trouvant tout à fait incorrigible, Emma consentit à son départ, mais non sans lui avoir confié auparavant cette importante réponse dont jamais on ne pouvait avoir assez de soin; et elle la gratifia, en outre, d'un joli petit bracelet pour lui servir de souvenir. L'ayant agrafé au bras de sa soeur de lait, et lui ayant derechef, moitié plaisamment moitié sérieusement, conseillé de s'amender dans ses friponnes coquetteries, car Emma savait que Dolly aimait Joe au fond du coeur (ce que Dolly niait avec force en multipliant d'altières protestations, et qu'elle espérait bien rencontrer mieux que cela en vérité! et ainsi de suite), Mlle Haredale lui dit adieu; et après l'avoir rappelée, elle lui donna pour Édouard quelques messages supplémentaires, qu'une personne dix fois plus grave que Dolly aurait eu de la peine à retenir, et elle la congédia enfin.
Dolly lui dit adieu, et, sautant avec légèreté les marches de l'escalier, elle arriva à la porte de la terrible bibliothèque, devant laquelle elle allait repasser sur la pointe du pied, lorsque cette porte s'ouvrit, et tout à coup parut M. Haredale. Or, Dolly avait dès son enfance associé avec l'idée de ce gentleman celle de quelque chose d'affreux comme un fantôme, sa conscience étant d'ailleurs au même moment agitée de remords, la vue de l'oncle d'Emma la jeta dans un tel désordre d'esprit qu'elle ne put ni le saluer ni s'échapper; elle éprouva un grand tressaillement, et puis elle resta là, les yeux baissés, immobile et tremblante.
«Venez ici, petite fille, dit M. Haredale en la prenant par la main. J'ai à vous parler.