«On trouva un secrétaire ouvert; une cassette, que M. Haredale avait apportée la veille et qu'on supposait renfermer une grosse somme d'argent, avait disparu. L'intendant et le jardinier n'étaient plus là ni l'un ni l'autre, et tous deux furent longtemps soupçonnés; mais on ne parvint jamais à les trouver, quoiqu'on les cherchât bien loin, bien loin. On aurait pu chercher encore plus loin l'intendant, le pauvre M. Rudge: car son corps, à peine reconnaissable sans ses vêtements, sans la montre et l'anneau qu'il portait, fut trouvé, des mois après, au fond d'une pièce d'eau, dans les terres du domaine, avec une blessure béante à la poitrine: il avait été frappé d'un coup de couteau. Il était à moitié vêtu, et tout le monde s'accorda à dire qu'il était en train de lire dans sa chambre, qu'on trouva pleine de traces de sang, quand on était tombé soudainement sur lui pour le tuer avant son maître.

«Chacun reconnut alors que c'était le jardinier qui devait être l'assassin, et, quoiqu'on n'en ait jamais entendu parler depuis cette époque jusqu'à présent, on en entendra parler; prenez note de ce que je vous dis là. Le crime a été commis il y a vingt-deux ans, jour pour jour, le 19 mars 1753. Le 19 mars d'une année quelconque, peu importe quand… je sais toujours bien, et j'en suis sûr, parce que toujours, d'une manière quelconque, et par une coïncidence étrange, nous avons été ramenés à en parler, ce même jour, depuis l'événement… le 19 mars d'une année quelconque, tôt ou tard cet homme-là sera découvert.»

CHAPITRE II.

«Voilà une étrange histoire! dit l'homme qui avait donné lieu au récit, plus étrange encore si votre prédiction se réalise. Est-ce tout?»

Une question tellement inattendue ne piqua pas peu Salomon Daisy. À force de raconter cette histoire très souvent, et de l'embellir, disait-on au village, de quelques additions que lui suggéraient de temps à autre ses divers auditeurs, il en était venu par degrés à produire en la racontant un grand effet; et ce «Est-ce tout?» après le crescendo d'intérêt, certes, il ne s'y attendait guère.

«Est-ce tout? répéta le sacristain; oui, monsieur, oui, c'est tout. Et c'est bien assez, je pense.

— Moi, de même. Mon cheval, jeune homme. Ce n'est qu'une rosse, louée à une maison de poste sur la route; mais il faut que l'animal me porte à Londres ce soir.

— Ce soir! dit Joe.

— Ce soir, répliqua l'autre. Qu'avez-vous à vous ébahir? Cette taverne a l'air d'être le rendez-vous de tous les gobe-mouches du voisinage.»

En entendant cette évidente allusion à l'examen qu'on lui avait fait subir, comme nous l'avons mentionné dans le précédent chapitre, les yeux de John Willet et de ses amis se dirigèrent de nouveau vers le chaudron de cuivre avec une rapidité merveilleuse. Il n'en fut pas ainsi de Joe, garçon plein d'ardeur, qui soutint d'un regard ferme l'oeillade irritée de l'inconnu, et lui répondit: