Elle prit son bras, et ils traversèrent à la hâte la rue du village. C'était bien le même village tel qu'elle l'avait connu jadis; néanmoins elle le trouvait un peu changé; il avait un autre air. Le changement venait d'elle et non de lui, mais elle ne songeait pas à cela; elle s'étonnait de ne plus lui retrouver la même physionomie; elle se demandait à quoi cela tenait.
Tout le monde reconnut Barnabé; les enfants s'attroupèrent autour de lui, comme elle se souvenait de l'avoir fait avec leurs pères et leurs mères autour de quelque mendiant idiot, lorsqu'elle était un enfant elle-même. Mais personne ne la reconnut. Ils passèrent devant chaque maison qu'elle se rappelait bien, chaque cour, chaque enclos; et, pénétrant dans les champs, ils se retrouvèrent bientôt seuls.
La Garenne fut le terme de leur voyage. M. Haredale se promenait dans le jardin; il les vit passer devant la porte de fer, et l'ayant ouverte, il leur dit d'entrer par là.
«Enfin, vous avez eu le courage de visiter l'antique demeure, dit- il à la veuve. Je vous sais gré de cet effort.
— J'y viens pour la première fois, monsieur, et pour la dernière, répliqua-t-elle.
— La première depuis bien des années, mais non pas la dernière.
— Oh! la dernière.
— Voulez-vous dire, repartit M. Haredale, en la regardant avec quelque surprise, qu'après avoir fait cet effort, vous êtes résolue de ne pas y persévérer, et que vous allez retomber dans votre faiblesse? Ce serait indigne de vous. Je vous ai souvent dit que vous devriez revenir ici. Vous y seriez plus heureuse que partout ailleurs, j'en suis sûr. Quant à Barnabé, il est ici comme chez lui.
— Et Grip aussi,» dit Barnabé en présentant son petit panier ouvert.
Le corbeau sautilla gravement dehors, se percha sur l'épaule de son maître, et, s'adressant à M. Haredale, il cria, comme pour donner à entendre peut-être que quelque rafraîchissement modéré ne serait pas de refus: