— Tout le cours de votre vie paisible et irréprochable depuis que vous avez quitté la Garenne, répondit doucement M. Haredale, portera témoignage en votre faveur. Pourquoi craignez-vous d'exciter un pareil soupçon? vous ne parlez pas à des étrangers. Ce n'est pas la première fois que vous avez à réclamer notre intérêt ou notre considération. Remettez-vous. Prenez courage. Quelque avis ou quelque assistance que vous réclamiez de ma part, vous savez qu'ils vous appartiennent de droit, qu'ils vous sont pleinement acquis.

— Que diriez-vous donc, monsieur, si j'étais venue, répliqua-t- elle, moi qui n'ai pas d'autre ami que vous sur la terre, pour rejeter votre aide à partir de ce moment, et pour vous dire que désormais je me lance sur l'océan du monde, seule et sans soutien, prête à y enfoncer ou y surnager, selon que le ciel en décidera?

— Vous auriez, si vous étiez venue vers moi dans une semblable intention, dit avec calme M. Haredale, quelque motif à me donner sans doute d'une conduite si extraordinaire, et, malgré l'étonnement que pourrait me causer une résolution si soudaine et si étrange, naturellement je ne le traiterais pas légèrement.

— C'est là, monsieur, répondit-elle, ce qu'il y a de déplorable dans mon malheur. Je ne puis vous donner de motif. Ma résolution, sans explication aucune, est tout ce que je puis vous offrir. C'est mon devoir, mon devoir impérieux et forcé. Si je ne le remplissais pas, je serais une créature vile et criminelle. Maintenant que je vous ai dit cela, mes lèvres sont scellées; je ne puis vous en dire davantage.»

Comme si elle se fût sentie soulagée d'en avoir tant dit, et que cela lui eût donné du nerf pour le restant de sa tâche, elle continua de parler d'une voix plus ferme et avec plus de courage.

«Le ciel m'est témoin, comme l'est mon propre coeur (et le vôtre, chère demoiselle, parlera pour moi, je le sais), que j'ai vécu, depuis le temps dont nous avons tous d'amers sujets de nous souvenir, dans un dévouement et une gratitude invariables pour cette famille. Le ciel m'est témoin que, n'importe en quel lieu j'aille, je conserverai les mêmes sentiments à jamais inaltérables. Il m'est témoin encore qu'eux seuls me poussent dans la voie que je vais suivre, et dont rien à présent ne me détournera, aussi vrai que j'espère en la miséricorde divine.

— Voilà d'étranges énigmes, dit M. Haredale.

— Dans ce monde, monsieur, répliqua-t-elle, peut-être ne seront- elles jamais expliquées. Dans un autre, la vérité se découvrira d'elle-même. Et puisse ce temps, ajouta-t-elle à voix basse, être bien éloigné!

— Voyons, dit M. Haredale, si je vous comprends bien; car je doute de mes propres sens. Voulez-vous dire que vous êtes volontairement résolue à vous priver des moyens de subsistance que vous avez si longtemps reçus de nous; que vous êtes déterminée à résigner la rente que nous vous avons faite il y a vingt ans: à quitter votre maison, votre intérieur, tout ce qui vous appartient, pour recommencer une vie nouvelle; et cela pour quelque secret motif ou quelque monstrueuse fantaisie, qui n'est pas susceptible d'explication, qui n'existe que d'aujourd'hui et n'a pas cessé de dormir dans l'ombre pendant tout ce temps? Au nom de Dieu, à quelle illusion êtes-vous en proie?

— Aussi vrai que je suis profondément reconnaissante, répondit- elle, des bontés de ceux qui, vivants ou morts, ont été ou sont les propriétaires de cette maison; aussi vrai que je ne voudrais pas que son toit tombât et m'écrasât, ou que ses murs suassent du sang, lorsqu'ils entendent prononcer mon nom; aussi vrai est-il que je ne subsisterai plus jamais aux dépens de leur libéralité, ni que je ne souffrirai qu'elle aide à ma subsistance. Vous ne savez pas, ajouta-t-elle avec promptitude, à quels usages vos bienfaits peuvent être appliqués, dans quelles mains ils peuvent passer. Je le sais, et j'y renonce.