— Si le temps est beau, il est possible que je me lance demain sur son passage, dit M. Chester, aussi froidement que si cette demoiselle eût été une de ses connaissances habituelles. Monsieur Hugh, si j'arrive à cheval devant la porte du Maypole, vous me ferez la faveur de ne m'avoir jamais vu qu'une seule fois. Vous devez supprimer votre gratitude et tâcher d'oublier ma tolérance dans l'affaire du bracelet. Cette gratitude est naturelle: je ne suis pas étonné que vous la montriez, et cela vous fait honneur; mais quand il y a là d'autres personnes, vous devez, pour votre propre sûreté, continuer d'être comme à votre ordinaire, absolument, comme si vous ne m'aviez aucune espèce d'obligation, et que vous ne vous fussiez jamais trouvé ici entre ces quatre murs. Vous me comprenez?»

Hugh le comprit parfaitement. Après une pause, il marmotta qu'il espérait que son patron ne le jetterait pas dans quelque embarras au sujet de cette dernière lettre, qu'il avait gardée dans l'unique vue de lui plaire. Il allait continuer de ce ton, lorsque M. Chester coupa court à ses excuses de l'air du plus généreux des protecteurs, et lui dit:

«Mon bon garçon, vous avez ma promesse, ma parole, mon engagement scellé (car un engagement verbal de ma part a tout autant de valeur) que je vous protégerai toujours aussi longtemps que vous le mériterez. Mettez donc votre esprit en repos. Soyez bien tranquille, je vous en prie. Quand un homme se livre à moi aussi complètement que vous avez fait, il me semble en vérité qu'il a une sorte de droit sur moi. Je suis plus disposé à la miséricorde et à la tolérance dans le cas actuel que je ne peux vous le dire, Hugh. Regardez-moi comme votre protecteur; et à l'égard de cette indiscrétion, soyez assuré, je vous en conjure, que vous pouvez conserver, aussi longtemps que vous et moi serons amis, le coeur le plus léger qui ait jamais battu dans une poitrine humaine. Remplissez encore une fois le verre, pour vous faire reprendre gaiement la route du Maypole. Je suis réellement confus quand je songe au chemin énorme que vous avez à faire; et puis adieu, bonne nuit!

— Ils croient, dit Hugh après avoir entonné la liqueur, que je suis à dormir solidement dans l'écurie. Ha ha ha! La porte de l'écurie est fermée, mais la bête n'y est plus, maître.

— Vous êtes un franc luron, répliqua son ami, et il n'y a rien qui m'amuse comme votre humeur joviale. Bonne nuit! Prenez le plus grand soin possible de vous, pour l'amour de moi!»

Il est remarquable que, durant le cours de cette entrevue, chacun d'eux avait essayé de regarder à la dérobée la figure de l'autre, sans jamais pouvoir parvenir à la voir en plein. Ils échangèrent un rapide coup d'oeil lorsque Hugh ferma derrière lui la double porte, avec soin et sans bruit; et M. Chester resta dans sa bergère, fixant sur le feu un regard attentif.

«C'est bien, dit-il après une longue, méditation, et il le dit avec un profond soupir et en changeant péniblement l'attitude, comme s'il écartait de son esprit quelques autres pensées, pour en revenir à celles qui l'avaient préoccupé tout le jour. L'intrigue se complique; voilà ma bombe lancée; elle éclatera dans quarante- huit heures, et va vous éparpiller toutes ces bonnes gens-là d'une manière étonnante. Nous verrons!»

Il se coucha et s'endormit; mais il n'y avait pas longtemps qu'il dormait quand il se réveilla en sursaut, croyant que Hugh était à la porte extérieure et demandait d'une voix étrange, très différente de la sienne, qu'on le fît entrer. L'illusion était si forte et si pleine de cette vague terreur que la nuit donne à de semblables visions, qu'il se leva, et, prenant à la main son épée dans le fourreau, ouvrit la porte, regarda l'escalier à l'endroit où il avait trouvé Hugh endormi, et l'appela même par son nom. Mais tout était sombre et paisible. Il retourna lentement au lit, et, après une heure de veille fatigante, il retrouva le sommeil, et ne s'éveilla plus que le lendemain matin.

CHAPITRE XXIX.

Les pensées des hommes du monde sont à jamais réglées par une loi morale de gravitation, qui, comme la loi physique, les emporte vers la terre en vertu de l'attraction. Le glorieux éclat du jour et les silencieuses merveilles d'une nuit éclairée par les étoiles font un vain appel à leurs esprits. Il n'y a pas de signes dans le soleil, ni dans la lune ni dans les étoiles, qu'ils sachent lire. Ils ressemblent à quelques savants qui connaissent chaque planète par son nom latin, mais qui ont tout à fait oublié de petites constellations célestes telles que la charité, la tolérance, l'amour universel et la miséricorde, quoiqu'elles brillent nuit et jour d'une clarté si splendide que les aveugles peuvent les voir; et qui, en regardant là haut le ciel parsemé de paillettes, n'y voient rien que le reflet de leur grand savoir et de leur instruction de rencontre puisée dans des bouquins.