— Qui est-ce qui songe à se sauver? cria John en le secouant. Eh mais, c'est vous, monsieur. C'est vous: c'est vous, petit polisson, monsieur, ajouta John, en le colletant d'une main et employant l'autre à faire au visiteur un salut d'adieu, c'est vous qui voulez vous glisser comme un serpent dans les maisons, et susciter des différends entre de nobles gentlemen et leurs fils; direz-vous que ce n'est pas vous, hein? Taisez-vous, monsieur.»
Joe ne fit pas d'effort pour répliquer. Sa honte était consommée: la dernière goutte allait faire déborder le vase. Il se dégagea de l'étreinte de son père, lança un regard courroucé à l'hôte qui partait, et retourna dans l'auberge.
«Si ce n'était pour elle, pensa Joe, en se jetant à une table dans la salle commune et laissant tomber sa tête sur ses bras; si ce n'était pour Dolly (car je ne pourrais supporter l'idée qu'elle pût me croire un mauvais sujet, comme ils ne manqueraient pas de le dire, si je me sauvais de la maison), le Maypole et moi nous nous séparerions cette nuit.»
Le soir étant alors arrivé, Salomon Daisy, Tom Cobb et le long Parkes, étaient réunis dans la salle commune, d'où ils avaient été témoins par la fenêtre de toute la scène. M. Willet, les joignant bientôt après, reçut les compliments de ses compagnons avec un grand calme, alluma sa pipe, et s'assit parmi eux.
«Nous verrons, messieurs, dit John après une longue pause qui est le maître ici et qui ne l'est pas. Nous verrons si ce sont les petits polissons qui doivent mener les hommes, ou si ce sont les hommes qui doivent mener les petits polissons.
— C'est vrai aussi, dit Salomon Daisy avec quelques inclinations de tête d'un caractère approbatif, vous avez raison. Johnny. Très bien, Johnny. Bien dit, monsieur Willet. Brayvo, monsieur.»
John porta lentement ses yeux sur l'approbateur, le regarda longtemps, et finit par faire cette réponse qui consterna l'auditoire d'une manière inexprimable: «Quand je voudrai des encouragements de vous, monsieur, je vous en demanderai. Je vous prie de me laisser tranquille, monsieur. Je n'ai pas besoin de vous, j'espère. Ne vous frottez pas à moi, s'il vous plaît.
— Ne prenez point pas mal la chose, Johnny; je n'ai pas eu de mauvaise intention, dit le petit homme pour sa défense.
— Très bien, monsieur, dit John, plus obstiné que de coutume après sa dernière victoire. Ne vous occupez pas de ça, monsieur; je saurai bien me tenir tout seul, je pense, monsieur, sans que vous vous donniez la peine de me soutenir.» Et après cette riposte, M. Willet, fixant ses yeux sur le chaudron, tomba dans une sorte d'extase tabachique.
L'entrain de la société se trouvant singulièrement amorti par la conduite embarrassante de leur hôte, on ne dit rien de plus pendant longtemps; mais enfin M. Cobb prit sur lui de remarquer, en se levant pour vider les cendres de sa pipe, qu'il espérait que Joe dorénavant apprendrait à obéir à son père en toutes choses, ayant vu ce jour-là que M. Willet n'était pas un homme avec lequel on pût badiner; et il ajouta qu'il lui recommandait, poétiquement parlant, de ne pas s'endormir sur le rôti.