Le soleil perçait déjà au-dessus des arbres de la forêt; déjà s'étendaient à travers le brouillard onduleux de brillantes barres d'or, quand Joe jeta de la fenêtre sur le sol un petit paquet avec son fidèle bâton, et se prépara à descendre lui-même.

Ce n'était pas une tâche bien difficile, car il y avait là tout du long tant de saillies et tant de bouts de chevrons, que cela faisait presque un escalier rustique, d'où il ne restait plus à faire qu'un saut de quelques pieds pour être en bas.

Joe se trouva bientôt sur la terre ferme, son bâton à la main, son paquet sur l'épaule, et il leva les yeux pour regarder le vieux Maypole, peut-être pour la dernière fois.

Il ne l'apostropha pas d'un adieu solennel, comme aurait pu le faire un vétéran de rhétorique; il ne le maudit pas non plus, car il n'avait pas dans son coeur le moindre fiel contre quoi que ce fut au monde. Il éprouvait au contraire plus d'affection et de tendresse à son égard qu'il n'en avait jamais éprouvé dans toute sa vie. Il lui dit donc de tout son coeur: «Dieu vous bénisse!» comme souhait d'adieu, se détourna et s'éloigna.

Il se mit en route d'un bon pas. Il était plein de grandes pensées: il voulait être soldat, mourir dans quelque contrée étrangère où il y eût beaucoup de chaleur et beaucoup de sable, et laisser en mourant Dieu sait quelles richesses inouïes de ses parts de prise à Dolly, qui serait fort affectée lorsqu'elle viendrait à le savoir. Rempli de ces visions de jeune homme, quelquefois ardentes, quelquefois mélancoliques, mais qui avaient toujours la jeune fille pour point central, il poussa en avant avec vigueur, jusqu'à ce que le tapage de Londres retentit à ses oreilles, et que l'enseigne du Lion Noir se dressa à ses yeux.

Il n'était alors que huit heures, et le Lion Noir fut très étonné en le voyant entrer les pieds couverts de poussière à cette heure matinale, et sans la jument grise encore, pour lui tenir au moins compagnie. Mais Joe ayant demandé qu'on lui servît à déjeuner le plus tôt possible, et ayant donné, quand le déjeuner eut été placé devant lui, d'incontestables témoignages d'un appétit excellent, le Lion lui fit comme de coutume un accueil hospitalier, et le traita avec ces marques de distinction auxquelles, à titre de pratique régulière et de membre de la franc-maçonnerie du métier, il avait tous les droits du monde.

Ce Lion ou cet aubergiste, car on appelait ainsi l'homme du nom de la bête, pour avoir prescrit à l'artiste qui avait peint son enseigne de mettre tout ce qu'il avait de talent d'invention et d'exécution à faire passer, avec autant d'exactitude que possible, dans les traits du roi des animaux dont elle portait l'effigie, une contrefaçon de sa propre figure, était un gentleman presque égal par la promptitude de son intelligence et la subtilité de son esprit au puissant John lui-même. Mais voici en quoi consistait entre eux la différence: c'est que, tandis que l'extrême sagacité et l'extrême finesse de M. Willet résultaient des efforts d'une nature spontanée, le lion semblait devoir la moitié de ses moyens à la bière, dont il absorbait de si copieuses gorgées que la plupart de ses facultés étaient complètement noyées et entraînées par ce liquide, sauf une seule, la grande faculté du sommeil, qu'il conservait à un degré de perfection surprenant. Le Lion qui craquait au vent au-dessus de la porte de la taverne était donc, à dire la vérité, un lion assoupi, apprivoisé, sans vigueur; et, comme ces représentants sociaux d'une classe sauvage offrent habituellement un caractère conventionnel (étant peints, en général, dans des attitudes impossibles et avec des couleurs qui ne sont pas de ce monde), les plus ignorants et les plus mal informés du voisinage croyaient fréquemment voir en lui le portrait véritable de l'aubergiste en costume officiel pour quelque grande cérémonie funèbre, ou pour un deuil public.

«Quel est donc le gaillard qui fait tant de bruit dans la salle voisine? dit Joe, lorsqu'il eut déjeuné et qu'il se fut levé et brossé.

— Un sergent recruteur, répliqua le Lion.»

Joe tressaillit involontairement. Il rencontrait là tout juste l'objet de ses rêvasseries tout le long du chemin.