— Tout! Bonté divine! Et sur quoi donc avait compté ce garçon- là?» Elle fut obligée de prendre son tablier d'une main et de jeter les yeux sur l'ourlet d'un bout à l'autre, pour s'empêcher de lui rire au nez, car ce n'était pas un effet de son trouble ou de sa stupéfaction. Oh! pas du tout.

Joe avait peu d'expérience en affaires d'amour, et il n'avait aucune idée de la manière dont les jeunes demoiselles varient selon les temps. Il s'attendait à retrouver Dolly juste au point où il l'avait laissée lors de ce délicieux voyage nocturne, et il n'était pas plus préparé à un tel changement qu'à voir le soleil et la lune changer de place. Il avait été soutenu toute la journée par l'idée vague qu'elle lui dirait certainement: «Ne partez pas,» ou «Ne nous quittez pas,» ou: «Pourquoi partez-vous?» ou «Pourquoi nous quittez-vous?» ou qu'elle lui donnerait quelque petit encouragement de ce genre; il avait même admis comme possible qu'elle fondît en larmes, qu'elle se précipitât dans ses bras, ou qu'elle tombât en pamoison sans un mot, sans un signe au préalable: mais il avait été si loin de penser à rien qui approchât d'une pareille ligne de conduite, qu'il ne put que la regarder avec un silencieux étonnement.

Dolly cependant en revenait aux coins de son tablier, mesurait les côtes, effaçait les plis, et restait aussi silencieuse que lui- même. Enfin, après une longue pause, Joe lui dit au revoir.

«Au revoir! dit Dolly, avec un sourire aussi agréable que s'il allait dans la rue voisine faire un tour avant de revenir souper, au revoir!

— Voyons, dit Joe, en lui tendant ses deux mains, Dolly, chère Dolly, ne nous séparons pas comme cela. Je vous aime tendrement, de tout mon coeur et de toute mon âme, avec autant de sincérité et de sérieux que jamais homme aima une femme dans ce monde, je le crois. Je suis un pauvre garçon, comme vous savez, plus pauvre à présent que jamais, car j'ai fui de la maison paternelle, ne pouvant souffrir plus longtemps d'être traité de la sorte, et il faut que je fasse mon chemin sans aucune aide. Vous êtes belle, admirée, vous êtes aimée de chacun, vous êtes dans l'aisance et heureuse, puissiez-vous toujours l'être! Le ciel me préserve de compromettre votre bonheur! mais dites-moi un mot de consolation Je n'ai pas le droit de le réclamer de vous, je le sais; mais je vous le demande parce que je vous aime, et que le moindre mot de vous sera pour un moi un trésor que je garderai chèrement pendant toute ma vie. Dolly, ma chère Dolly, n'avez vous rien à me dire?

— Non, rien.»

Dolly était coquette de sa nature, et de plus enfant gâté. Elle n'avait pas du tout envie qu'on vînt la prendre d'assaut de cette manière-là. Le carrossier aurait fondu en larmes, il se serait agenouillé, il se serait fait des reproches, il aurait crispé ses mains, frappé sa poitrine, serré sa cravate à s'étrangler, et fait toute sorte de poésie. Joe n'avait pas besoin d'aller à l'étranger. Il n'avait pas le droit d'en être capable, et, puisqu'il était dans les chaînes adamantines, il ne pouvait plus disposer de lui.

«Je vous ai dit au revoir, dit Dolly, et encore deux fois. Otez tout de suite votre bras, monsieur Joseph, ou j'appelle Miggs.

— Je ne vous ferai pas de reproches répondit Joe, c'est ma faute sans doute J'ai cru quelquefois que vous ne me méprisiez pas mais c'était folie de ma part. Je dois être méprisé de quiconque a vu la vie que j'ai menée, de vous plus que de tous les autres. Que Dieu vous bénisse!»

Il était parti, ma foi l! mais parti pour de bon. Dolly attendit un peu de temps pensant qu'il allait revenir sur ses pas, elle se coula près de la porte, regarda dans la rue, à droite et à gauche, autant que l'obscurité croissante le lui permit rentra dans la boutique, attendit encore un peu plus, monta en fredonnant un air, s'enferma au verrou, laissa tomber sa tête sur son lit, et pleura comme si son coeur eût voulu éclater. Et cependant ces natures-là sont faites de tant de contradictions, que si Joe Willet était revenu ce soir, le lendemain, la semaine suivante, le mois suivant, elle l'aurait traité absolument de la même façon, quitte à pleurer encore après, avec la même douleur.