Un profond silence s'ensuivit.

«Si vous voulez m'en croire, dit John, nous ferons bien, tous tant que nous sommes, de tenir ça secret. De pareilles histoires ne seraient pas fort goûtées à la Garenne. Gardons ça pour nous, quant à présent, ou nous pourrions nous attirer quelque désagrément, et Salomon pourrait perdre sa place. Que la chose soit réellement comme il le dit ou qu'elle ne le soit pas, peu importe. Qu'il ait raison ou qu'il ait tort, personne ne voudra le croire. Quant aux probabilités, je ne pense pas, pour ma part, dit M. Willet, en regardant les coins de la salle d'une manière qui dénotait que, comme quelques autres philosophes, il n'était pas parfaitement rassuré sur sa théorie, qu'un fantôme qui aurait été un homme sensé pendant sa vie, irait se promener par un pareil temps, ce que je sais seulement, c'est que ce n'est pas moi qui m'en aviserais à sa place.»

Mais cette doctrine hérétique rencontra une forte opposition chez les trois autres camarades, qui citèrent un grand nombre de précédents pour montrer que le mauvais temps était précisément le temps propice aux apparitions de ce genre, et M. Parkes (qui avait eu un fantôme dans sa famille, du côte maternel) argumenta sur le sujet avec tant d'esprit et une telle vigueur de raisonnement, que John aurait été obligé de se rétracter piteusement, si l'on n'avait pas apporté à point le souper, auquel ils s'appliquèrent avec un appétit effrayant. Salomon Daisy lui-même, grâce aux influences exhilarantes du feu, des lumières, de l'eau-de-vie et de la bonne compagnie, recouvra ses sens au point de manier son couteau et sa fourchette d'une façon qui lui fit beaucoup d'honneur, et de déployer pour boire comme pour manger une capacité si remarquable, qu'elle dissipa toutes les craintes qu'on aurait pu concevoir pour lui de la peur qu'il avait eue.

Le souper terminé, ils se rassemblèrent encore autour du feu, et, conformément à l'usage en de telles circonstances, ils mirent en avant toutes sortes de questions majeures qui ne faisaient qu'ajouter à l'horreur de cette histoire merveilleuse. Mais Salomon Daisy, nonobstant ces tentations de l'incrédulité se montra si ferme dans sa foi, et répéta si souvent son récit avec de si légères variantes et avec de si solennelles protestations de la vérité de ce qu'il avait vu de ses yeux, que ses auditeurs furent à bon droit plus étonnés encore que la première fois. Comme il adopta les vues de John Willet relativement à la prudence qu'il y aurait à ne pas ébruiter cette histoire au dehors, à moins que le fantôme ne lui apparût derechef, auquel cas il serait nécessaire de demander immédiatement conseil à M. le curé, résolution solennelle fut prise de garder le silence et de se tenir tranquille. Et, comme la plupart des hommes ne sont pas fâchés d'avoir un secret à dire qui puisse rehausser leur importance, ils arrivèrent à cette conclusion avec une parfaite unanimité.

Cependant il s'était fait tard; l'heure habituelle de leur séparation était passée depuis longtemps; les compères se dirent adieu pour aller se coucher. Salomon Daisy, avec une chandelle neuve dans sa lanterne, regagna son logis sous l'escorte du long Phil Parkes et de M. Cobb, qui étaient un peu moins émus que lui. M. Willet, après les avoir conduits à la porte, retourna recueillir ses pensées avec l'assistance du chaudron, tout en écoutant la tempête de vent et de pluie, qui n'avait rien rabattu de sa rage et de sa furie.

CHAPITRE XXXIV.

Il n'y avait pas plus de vingt minutes que le vieux John considérait le chaudron, quand il concentra ses idées sur un point unique, en leur donnant pour objet l'histoire de Salomon Daisy. Plus il y pensa, plus il devint pénétré du sentiment de sa propre sagesse et du désir de faire partager à M. Haredale le même sentiment. À la fin, résolu à jouer en cette affaire un rôle principal, un rôle de la plus haute importance; voulant d'ailleurs devancer Salomon et ses deux amis, qui ne manqueraient pas d'aller ébruiter l'aventure, considérablement augmentée, en la confiant au moins à une vingtaine de gens discrets comme eux, et très vraisemblablement à M. Haredale lui-même, le lendemain, à l'heure de son déjeuner; il se détermina à se rendre à la Garenne, avant d'aller au lit.

«C'est mon propriétaire, pensa John, tandis que prenant une chandelle, et la fixant dans un coin hors de l'atteinte du vent, il ouvrait, sur le derrière de la maison, une fenêtre qui regardait les écuries. Nous n'avons pas eu durant ces dernières années d'aussi fréquentes relations que celles dont nous eûmes jadis l'habitude. Des changements vont avoir lieu dans la famille. Il est à désirer que je sois avec eux, au point de vue de ma dignité, aussi bien que possible. Les chuchotements qu'on fera ici de cette histoire le mettront en colère. Il est bon d'être sur un pied de confiance avec un gentleman de son caractère, et de se mettre bien dans son esprit. Holà, ho! Hugh! Hugh! Holà, ho!»

Quand il eut répété ce cri une douzaine de fois, et réveillé en sursaut tous ses pigeons, une porte s'ouvrit dans l'un des vieux bâtiments en ruine, et une voix rude demanda ce qu'il y avait de nouveau, pour qu'on ne pût pas seulement dormir tranquille pendant la nuit.

«Quoi! Ne dormez-vous pas assez, chien hargneux, pour qu'on puisse vous réveiller une fois par hasard? dit John.