«Si je vous égarais maintenant, dit Hugh d'un air moqueur, vous me feriez… ha! ha! ha!…, vous me feriez sauter la cervelle, je suppose?»
John Grueby ne tint pas plus compte de cette remarque que s'il eût été sourd et Hugh muet; il continua de chevaucher à son aise, les yeux fixés sur l'horizon.
«Avez-vous jamais essayé de vous colleter avec quelqu'un, monsieur, quand vous étiez jeune? dit Hugh. Savez-vous jouer du bâton?»
John Grueby le regarda de travers avec le même air d'insouciance, sans daigner répondre un mot.
«Comme ceci? dit Hugh en exécutant avec son gourdin un de ces habiles moulinets qui faisaient les délices des paysans de cette époque. Houp!
— Ou comme ça, répondit John Grueby en rabattant avec son fouet le gourdin de son conducteur, et le frappant sur la tête avec le manche. Oui, j'en ai joué un peu jadis. Vous portez vos cheveux trop longs; s'ils avaient été un peu plus courts, je vous aurais fêlé le crâne.»
C'était, dans le fait, un petit coup vif et retentissant; évidemment il étonna Hugh, qui, dans le premier moment, parut disposé à désarçonner sa nouvelle connaissance. Mais la figure de John Grueby ne dénotant ni malice, ni triomphe, ni rage, rien enfin qui pût faire croire à une offense préméditée; ses yeux restant toujours fixés dans l'ancienne direction, et son air étant aussi insoucieux et aussi calme que s'il eût simplement chassé une mouche qui le gênait; Hugh fut si démonté, si disposé à le regarder comme un luron d'une vigueur presque surnaturelle, qu'il se contenta de rire et de s'écrier: «Bien joué!» puis, s'écartant un peu, il reprit son office de guide en silence.
Quelques minutes après, la compagnie fit halte à la porte du Maypole. Lord Georges et son secrétaire, ayant promptement mis pied à terre, donnèrent leurs chevaux au domestique, qui, sous la conduite de Hugh, les mena à l'écurie. Très aises d'échapper à l'inclémence de la nuit, les gentlemen suivirent M. Willet dans la salle commune, et, debout devant l'âtre où il y avait un bon feu, ils se réchauffèrent et séchèrent leurs vêtements, tandis que l'aubergiste s'occupait à donner les ordres et veillait aux préparatifs qu'exigeait le haut rang de son hôte.
Comme il allait et venait fort affairé, tout entier à ces arrangements, il eut l'occasion d'observer dans la salle les deux voyageurs dont, jusque-là, il ne connaissait que la voix. Le lord, le grand personnage, qui faisait un pareil honneur au Maypole, était à peu près de taille moyenne, grêle de corps et d'un teint blême, il avait le nez aquilin, et de longs cheveux d'un rouge brun, rabattus, à plat sur ses oreilles et légèrement poudrés, sans le moindre vestige de frisure. Il était vêtu, sous son pardessus, d'un habillement tout noir, sans ornements, et de la coupe la plus simple et la plus sobre. La gravité de son costume, jointe à la maigreur de ses joues, et à la roideur de son maintien, lui donnait bien dix ans de plus, mais c'était un homme qui n'avait point passé la trentaine. Tandis qu'il rêvait debout à la rouge lueur du feu, on était frappé de voir ses grands yeux brillants, qui trahissaient une continuelle mobilité de pensées et de desseins, singulièrement en désaccord avec le calme étudié et le sérieux de sa mine, ainsi qu'avec son bizarre et triste costume. Sa physionomie n'avait rien d'âpre ni de cruel dans son expression, non plus que sa figure, qui était mince et douce et d'un caractère mélancolique, mais l'une et l'autre annonçaient un indéfinissable malaise, qu'on ne pouvait voir sans en prendre sa part et sans éprouver une sorte de pitié pour ce personnage, quoiqu'on eût été bien en peine de dire pourquoi.
Gashford, le secrétaire, était plus grand, de formes anguleuses, haut des épaules, décharné et disgracieux. Son habillement, à l'imitation de son supérieur, était modeste et grave à l'excès, il y avait dans ses manières quelque chose d'officiel et de contraint. Il avait des sourcils proéminents, de grandes mains, de grands pieds, de grandes oreilles, et une paire d'yeux qui semblaient avoir battu en retraite au fond de sa tête, et s'y être creusé une caverne pour se cacher. Ses manières étaient douces et humbles, mais tortueuses et évasives. Il avait l'air d'un homme toujours à l'affût sur le passage de quelque proie qui ne voulait pas venir, mais il paraissait patient, très patient, comme un épagneul en arrêt, qui remue la queue sans bouger. Même en ce moment, tandis qu'il chauffait et frottait ses mains devant le feu, il ne semblait pas avoir d'autre prétention que de jouir de cette chaleur, pour sa part, comme un simple roturier; et, bien qu'il sût que son maître ne le regardait pas, il jetait de temps en temps les yeux sur sa figure, et, d'un air soumis et plein de déférence, il souriait comme pour ne pas en perdre l'habitude.