— Voici ce que dit le parlement, qu'il dit: «Si un homme, une femme ou un enfant, fait quelque chose de contraire à un certain nombre de nos lois…» Combien pouvons-nous avoir actuellement, maître Gashford, de lois qui condamnent à être pendu? cinquante?
— Je ne sais pas exactement combien, répliqua Gashford en se penchant en arrière sur sa chaise et en bâillant; je sais seulement que le nombre en est considérable.
— Bien. Mettons cinquante. Le parlement dit, qu'il dit: «Si un homme, une femme ou un enfant, fait quelque chose contre l'un de ces cinquante actes, l'homme, la femme ou l'enfant sera exécuté par Dennis!» Georges III intervint lorsque cela monta à un chiffre trop élevé à la fin de la session, et dit: «Il y en a trop pour Dennis, je vais en garder la moitié pour moi, et Dennis en aura la moitié pour sa part;» et quelquefois il m'en jette un de plus par- dessus le marché, comme il y a trois ans, quand j'eus Marie Jones, une jeune femme de dix-neuf ans, que je menai à Tyburn avec son enfant au sein. Elle fut exécutée pour avoir pris une pièce d'étoffe au comptoir d'une boutique de Ludgate-Hill. Elle était en train de la remettre quand le marchand l'aperçut. Elle n'avait jamais fait de mal auparavant, et n'avait essayé cette fois que parce que son mari, enlevé par la presse[28] depuis trois semaines, l'avait laissée réduite à mendier avec deux jeunes enfants, comme depuis ça fut prouvé dans le procès. Ha ha! qu'est-ce que ça fait? Avant tout, les lois et coutumes de l'Angleterre, c'est la gloire de notre pays. N'est-ce pas, maître Gashford?
— Certainement, dit le secrétaire.
— Et dans l'avenir, poursuivit le bourreau, si nos petits-fils pensent à l'époque de leurs grands-pères et trouvent tout ça changé, ils diront: «C'était ça, un temps! et nous n'avons fait que dégringoler depuis.» N'est-ce pas qu'ils diront ça, maître Gashford?
— Je n'en doute pas, répliqua le secrétaire.
— Eh bien donc, voyez un peu, dit le bourreau, si ces papistes s'emparent du pouvoir et qu'ils se mettent à bouillir et rôtir les gens au lieu de les pendre, que devient ma besogne? S'ils touchent à ma besogne, qui fait partie de tant de lois, que deviennent les lois en général, que devient la religion, que devient le pays? Êtes-vous allé parfois à l'église, maître Gashford?
— Parfois? répéta le secrétaire avec quelque indignation; sans doute.
— Bien, dit le sacripant, c'est comme moi: j'y suis allé aussi une ou deux fois, en comptant celle où j'ai été baptisé… Si bien donc que, lorsqu'on vint me dire qu'on allait supplier le parlement, et que je pensai au grand nombre des nouvelles lois de pendaison qu'il faisait à chaque session, je me suis considéré moi-même comme supplié par la même occasion; parce que vous comprenez, maître Gashford, continua-t-il en reprenant son bâton et l'agitant d'un air de menace, je n'ai pas envie qu'on vienne toucher à ma besogne protestante, ni rien changer à cet état de choses protestant, et je ferai tout ce que je pourrai pour l'empêcher. Je n'ai pas envie que les papistes viennent se mêler de mes affaires, à moins qu'ils n'aient recours à moi pour se faire exécuter d'après la loi. Je n'ai pas envie qu'on fasse ni bouillir, ni rôtir, ni frire; je veux qu'on se borne à pendre. Milord peut bien dire que je suis un garçon zélé. Pour soutenir le grand principe protestant d'avoir des pendaisons à gogo, à la bonne heure; je saurai (et il frappa de son bâton le parquet) brûler, combattre, tuer, faire tout je que vous me commanderez, si hardi et si diabolique que ce soit, quand je devrais, en fin de compte, devenir de pendeur pendu. Voilà! maître Gashford.»
Il avait accompagné, comme de raison, cette fréquente prostitution du noble mot de protestant aux plus vils desseins, en vomissant, dans une sorte de frénésie, une vingtaine au moins des plus terribles jurons; après quoi il essuya sa figure échauffée sur sa cravate, et se mit à crier: «Pas de papisme! je suis un homme religieux, nom de Dieu!