«Faites de moi ce que vous voudrez! cria Hugh en agitant en l'air le pot qu'il avait déjà vidé plus d'une fois. Imposez-moi le service quelconque qui vous plaira Je suis votre homme. Je remplirai mon devoir. Voici mon capitaine… voici mon chef. Ha ha ha! Qu'il m'en donne l'ordre, je combattrai à moi seul tout le parlement, ou je mettrai une torche allumée au trône même du roi!»

En disant cela, il frappa M. Tappertit sur le dos avec une telle violence que son petit corps en parut réduit à sa plus simple expression, puis il recommença ses éclats de rire à réveiller en sursaut, dans leurs lits, les enfants trouvés du voisinage.

Le fait est que l'idée du singulier patronage auquel il se trouvait accouplé avait pour lui quelque chose de si comique que son rude cerveau ne pouvait s'en détacher. La simple circonstance d'avoir pour patron ce grand homme qu'il eût écrasé d'une main, s'offrit à ses yeux sous des couleurs si excentriques et si fantasques, qu'une sorte de gaieté sauvage le possédait tout entier et subjuguait tout à fait sa brutale nature. Il réitéra ses éclats de rire, porta cent toasts à M. Tappertit, se déclara Bouledogue jusque dans la moelle des os, et jura de lui être fidèle jusqu'à la dernière goutte de sang qui coulait dans ses veines.

M. Tappertit reçut tous ces compliments comme choses fort naturelles… peut-être un peu flatteuses dans leur genre, mais dont on ne devait attribuer l'exagération qu'à son immense supériorité. Son aplomb plein de dignité ne fit que réjouir Hugh encore davantage, en un mot, le géant et le nain contractèrent une amitié qui promettait d'être durable: car l'un regardait le commandement comme son droit légitime, et l'autre considérait l'obéissance comme une exquise plaisanterie, et, pour faire voir qu'il ne serait pas un de ces acolytes passifs, qui se font scrupule d'agir sans ordres précis et définis, lorsque M. Tappertit monta sur un tonneau vide qui était debout en guise de tribune, dans la salle, et qu'il improvisa un speech sur la crise alarmante prête à éclater, le gaillard Hugh alla se placer à côté de l'orateur, et, bien qu'il ricanât d'une oreille à l'autre à chaque mot que disait son capitaine, il adressa aux railleurs des avertissements si expressifs par la manoeuvre de son gourdin, que ceux qui étaient d'abord les plus disposés à interrompre l'orateur devinrent d'une attention remarquable et furent les premiers à témoigner hautement leur approbation.

Tout n'était pas néanmoins tapage et badinage à la Botte, toute la compagnie n'écoutait pas le speech. Il y avait, à l'autre bout de la salle (longue chambre, basse de plafond), quelques hommes en conversation sérieuse pendant ce temps-là. Lorsqu'un des personnages de ce groupe s'en allait dehors, on était sûr de voir de nouvelles recrues entrer après et s'asseoir à leur tour, comme si on devait les relever de faction, et il était assez clair que la chose se passait ainsi, car ces changements avaient lieu de demi-heure en demi-heure, au coup de l'horloge. Ces personnes chuchotaient beaucoup entre elles, se tenaient à distance et regardaient souvent alentour, comme si elles ne voulaient pas que leurs discours fussent entendus. Deux ou trois d'entre elles consignaient dans des registres les rapports des autres, à ce qu'il semblait; quand elles n'étaient pas occupées de ce soin, l'une d'elles recourait aux journaux qui étaient éparpillés sur la table, et lisait aux autres, à voix basse, dans la Chronique de Saint-James, le Messager, la Chronique ou l'Avertisseur public, quelque passage relatif à la question qui les intéressait tous si profondément. Mais ce qui attirait le plus leur attention, c'était un pamphlet intitulé le Foudroyant, qui avait épousé leurs opinions et que l'on supposait, à cette époque, émaner directement de l'Association. Il était toujours demandé, et, soit qu'il fût lu tout haut à un petit groupe avide ou médité par un lecteur isolé, la lecture en était infailliblement suivie d'une conversation orageuse et de regards très animés.

Au milieu de son allégresse et de son admiration pour son capitaine, Hugh reconnut, à ces signes et d'autres encore, l'air de mystère qui l'avait déjà frappé avant d'entrer. Il était clair comme le jour qu'il y avait là-dessous quelque projet sérieux, et que les bruyantes régalades du cabaret cachaient des menées dangereuses. Peu ému de cette découverte, il n'en était pas moins satisfait de ses quartiers, et il y serait demeuré jusqu'au matin si son conducteur ne s'était levé bientôt après minuit pour rentrer chez lui. M. Tappertit, ayant suivi l'exemple de M. Dennis, ne laissa plus à Hugh aucun prétexte de rester. Ils quittèrent donc ensemble la taverne tous les trois, en braillant une chanson de Pas de papisme à faire retentir toute la campagne de ce vacarme affreux.

«Allez, capitaine! cria Hugh lorsqu'ils eurent braillé jusqu'à en perdre la respiration. Encore un couplet!»

M. Tappertit, sans la moindre répugnance, recommença; et le trio continua sa route d'un pas chancelant, bras dessus, bras dessous, poussant des cris enragés et défiant le guet avec une grande valeur. Il est vrai qu'il n'y avait pas à cela une grande bravoure ni une hardiesse exagérée, vu que les watchmen d'alors, n'ayant pas d'autres titres à leur emploi qu'un âge très avancé et des infirmités constatées, s'enfermaient d'habitude hermétiquement et vivement dans leurs guérites aux premiers symptômes de troubles et n'en sortaient que quand ils avaient disparu. M. Dennis, qui avait une voix de basse-taille et des poumons d'une puissance considérable se distinguait particulièrement dans ce genre, ce qui lui fit beaucoup d'honneur auprès de ses deux compagnons.

«Quel drôle de garçon vous êtes! dit M. Tappertit. Vous êtes joliment discret et réservé. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession?

— Répondez tout de suite au capitaine, cria Hugh en lui enfonçant son chapeau sur la tête. Pourquoi ne dites-vous jamais votre profession?