«Oh! mame, dit Miggs, ne parlez pas de ça. Je n'ai pas l'intention, mame, que personne le sache. Des sacrifices comme ceux que je puis faire sont le denier de la veuve. C'est tout ce que j'ai, cria Miggs en fondant en larmes, car chez elle les larmes ne venaient jamais par degrés, mais j'en suis récompensée d'une autre manière, j'en suis bien récompensée.»

C'était complètement vrai, quoique peut-être pas tout à fait de la manière que Miggs voulait le dire. Comme elle ne manquait jamais de consommer ses sacrifices généreux sous les yeux et dans la tirelire de Mme Varden, cela lui valait de si nombreux cadeaux de bonnets, de robes et autres articles de toilette, que, au total, la maison en briques rouges était sans doute le meilleur placement qu'elle pût trouver pour son petit capital, cette maison lui rendant un intérêt de sept ou de huit pour cent en argent, et de cinquante au moins en réputation personnelle et en estime.

«Vous n'avez pas besoin de pleurer, Miggs, dit Mme Varden elle- même en larmes. Vous n'avez pas besoin d'en être toute honteuse, quoique vous ayez en cela le malheur de faire comme votre pauvre maîtresse.»

Miggs, à cette remarque, hurla d'une façon particulièrement lugubre, en disant qu'elle savait bien que maître Varden la haïssait, que c'était une terrible chose que de vivre en condition, pour être entre l'enclume et le marteau, sans pouvoir plaire à tout le monde, que c'était une chose dont elle ne pouvait supporter la pensée, que de semer la zizanie, et que ses sentiments lui défendaient de jouer ce rôle plus longtemps, que si c'était le désir du bourgeois de se séparer d'elle, il valait mieux se séparer tout de suite, qu'elle ne souhaitait qu'une chose, c'était qu'il en fût plus heureux; car elle ne lui voulait que du bien, et ne demandait pas mieux qu'il trouvât quelqu'un qui pût convenir à son caractère. Ce serait une dure épreuve, continua-t-elle, de se séparer d'une si bonne maîtresse; mais elle était capable d'accepter n'importe quelle souffrance quand sa conscience lui disait qu'elle était dans le droit chemin, et c'était là ce qui lui donnait le courage de se résigner à son sort. Elle ne pensait pas, ajouta-t-elle, qu'elle survécût longtemps à ces séparations; mais puisqu'on la haïssait et qu'on ne la voyait qu'avec déplaisir, peut-être sa mort, et aussi prompte que possible, était-elle ce qu'il y avait de mieux à souhaiter pour tout le monde. Arrivée à cette navrante conclusion, Mlle Miggs répandit encore des larmes, et sanglota comme une Madeleine.

«Pouvez-vous supporter cela, Varden? dit sa femme d'une voix solennelle, en posant son couteau et sa fourchette.

— Ma foi! pas trop bien, ma chère, répliqua le serrurier; mais je fais tout ce que je peux pour garder mon sang-froid.

— Qu'il n'y ait pas de mots à mon sujet, mame, soupira Miggs. Mieux vaut que nous nous séparions. Je ne voudrais pas rester… oh! miséricorde divine!… et causer des divisions. Non, pas même pour une mine d'or par an, ou pour une rente de thé sucré.»

De crainte que le lecteur ne soit en peine de découvrir le motif de la profonde émotion de Mlle Miggs, nous pouvons en aparté lui confier tout bas que, comme elle était toujours aux écoutes, elle avait entendu, au moment où Gabriel et sa femme conversaient ensemble, la plaisanterie du serrurier relative à ce négrillon qui jouait du tambour de basque; elle n'avait pu retenir l'explosion des sentiments de dépit que ce sarcasme avait éveillés dans son beau sein, et voilà ce qui l'avait fait éclater comme nous venons de voir. Les choses étant arrivées alors à une crise, le serrurier, selon sa coutume, par amour pour la paix et la tranquillité, commença à mettre les pouces.

«Qu'avez-vous à pleurer, ma fille? dit-il. De quoi s'agit-il? qui est-ce qui vous dit qu'on vous hait? moi! je ne vous hais pas; je ne hais personne. Séchez vos yeux, devenez de meilleure humeur, au nom du ciel, et ne nous rendons pas malheureux tous tant que nous sommes: il sera toujours assez tôt.»

Les puissances confédérées, jugeant d'une bonne tactique de considérer ces paroles comme une excuse suffisante de l'ennemi commun et comme un aveu de ses torts, séchèrent leurs yeux et prirent la chose en bonne part. Mlle Miggs fit remarquer qu'elle ne voulait de mal à personne, pas même à son plus grand ennemi, et qu'elle l'aimait d'autant plus au contraire qu'il lui infligeait une persécution plus cruelle. Mme Varden approuva hautement cet esprit de douceur et de clémence, et déclara incidemment, comme si c'eût été une des clauses du traité de paix, que Dolly l'accompagnerait ce soir même à la succursale de l'Association siégeant à Clerkenwell. Ce fut là un exemple extraordinaire de sa grande prudence et de sa politique. Il y avait bien longtemps qu'elle visait à ce résultat, et, comme elle soupçonnait secrètement que le serrurier (toujours hardi lorsqu'il était question de sa fille) ne manquerait pas d'y faire des objections, si elle avait tant soutenu Mlle Miggs tout à l'heure, c'était pour le prendre à son désavantage. La manoeuvre réussit à souhait. Gabriel se contenta de faire une grimace, et, pour ne pas s'attirer une seconde scène comme celle de tout à l'heure, il n'osa pas dire un seul mot.