À cela le récipiendaire, se conformant aux instructions des parrains qui l'assistaient, répliqua: «Oui!

— L'Église, l'État, et toute chose établie, excepté les maîtres? dit le capitaine.

— Oui!» dit encore le récipiendiaire.

Après quoi, il écouta d'un air docile le capitaine, qui, dans un discours préparé pour des circonstances semblables, lui narra comme quoi, sous cette même constitution (qui était gardée dans un coffre-fort quelque part, mais il ne pouvait dire où), les Apprentis avaient, aux temps passés, eu de droit des vacances fréquentes, qu'ils avaient cassé la tête aux gens par centaines, bravé leurs maîtres, oui-da, et même consommé quelques glorieux meurtres dans les rues, privilèges qu'on leur avait successivement arrachés en restreignant leurs nobles aspirations; comme quoi les gênes dégradantes qu'on leur avait imposées étaient incontestablement imputables à l'esprit novateur de l'époque, et comme quoi ils s'étaient associés en conséquence pour résister à tout changement autre que ceux qui restaureraient les bonnes vieilles coutumes anglaises sous lesquelles ils voulaient vivre ou mourir. Après avoir mis en lumière ce qu'il y a de sagesse à savoir marcher à reculons, témoins l'écrevisse et cet ingénieux poisson, le crabe, témoin aussi la pratique constante de l'âne et du mulet, il décrivit leurs buts principaux, qui étaient, en deux mots, vengeance contre leurs tyrans de maîtres (dont la cruelle et insupportable oppression ne pouvait pas laisser à un apprenti l'ombre d'un doute) et restauration de leurs anciens droits, y compris les vacances; ils n'étaient pas présentement tout à fait mûrs pour cette double mission, la société n'ayant en tout et pour tout qu'une force brute de vingt hommes, mais ils s'engageaient à atteindre leur but par le fer et le feu quand besoin serait. Puis il fit connaître le serment que prêtait chaque membre du petit reste d'un noble corps, serment d'un genre terrible et saisissant, qui l'obligeait, sur l'ordre de ses chefs, à résister et faire obstacle au lord-maire, porte-glaive et chapelain; à mépriser l'autorité des shériffs; à regarder le tribunal des aldermen comme zéro; mais, sous aucun prétexte, dans le cas où le progrès des temps amènerait une insurrection générale des Apprentis, on ne devait endommager ni défigurer en rien Temple-Bar[11], le palladium de la constitution, dont on ne devait approcher qu'avec respect. Ayant traité ces différents points avec une éloquence véhémente, et informé en outre le récipiendaire que la société avait pris naissance dans son fécond cerveau, stimulé par un sentiment de haine contre l'injustice et l'outrage, sentiment toujours croissant dans son âme, M. Tappertit lui demanda s'il se croyait le coeur assez ferme pour prêter le formidable serment requis par les statuts, ou s'il préférait se retirer pendant que la retraite était encore possible.

Le récipiendaire répondit à cela qu'il prêterait le serment, dût- il en étouffer. La prestation du serment eut donc lieu. Elle offrit maintes circonstances très propres à impressionner l'esprit le plus héroïque. L'illumination des deux crânes au moyen d'un bout de chandelle à l'intérieur de chacun d'eux, et force moulinets exécutés avec l'os vengeur, en furent les traits les plus remarquables, pour ne pas mentionner divers exercices sérieux avec l'espingole et le sabre, et quelques lugubres gémissements que firent entendre hors de la salle des apprentis invisibles. Toutes ces sombres et effroyables cérémonies ayant eu leur accomplissement, la table fut mise de côté, ainsi que le fauteuil d'apparat, le sceptre fut mis sous clef dans son armoire ordinaire, les portes de communication entre les trois caves furent toutes grandes ouvertes, et les Chevaliers Apprentis se livrèrent au plaisir.

Mais M. Tappertit, qui avait une âme au-dessus de ce vil troupeau, le vulgaire, et qui, à cause de sa grandeur, ne pouvait condescendre à se donner du plaisir que de temps en temps, se jeta sur un banc, de l'air d'un homme accablé sous le poids de sa dignité. Il regarda les cartes et les dés d'un oeil aussi indifférent que les quilles; il ne pensait qu'à la fille du serrurier, et aux jours de turpitude et de décadence où il avait le malheur de vivre.

«Mon noble capitaine ne joue pas, ne chante pas, ne danse pas, dit l'hôte en s'asseyant auprès de lui. Buvez alors, brave général!»

M. Tappertit vida jusqu'à la lie le calice qui lui était présenté; puis il plongea ses mains dans ses poches, et avec un visage nuageux il se promena au travers des quilles, tandis que ses acolytes (telle est l'influence d'un génie supérieur) retenaient l'ardente boule, témoignant pour ses petits tibias le respect le plus profond.

«Si j'étais né corsaire ou pirate, brigand, gentilhomme de grand'route ou patriote, car tout cela se ressemble, pensa M. Tappertit en rêvant au milieu des quilles, à la bonne heure! Mais traîner une ignoble existence et rester inconnu à l'humanité en général!… Patience. Je saurai devenir fameux. Une voix, là dedans, ne cesse de me chuchoter ma future grandeur. J'éclaterai un de ces jours, et alors qui pourra me retenir? À cette idée, je sens mon âme monter dans ma tête. Buvons! versez encore! Le nouveau membre poursuivit M. Tappertit, non pas précisément d'une voix de tonnerre, car son organe, à dire vrai, était un peu fêlé et perçant, mais d'une voix très propre à faire impression néanmoins; où est-il?

— Ici, noble capitaine! cria Stagg. Il y a là près de moi quelqu'un que je sens être un étranger.