— Et quoi, précieuse amie? dit M. Tappertit.
— Et vous essayerez, dit Miggs d'un air agacé, de m'embrasser, ou quelque autre horreur; vous l'essayerez, je le sais.
— Je vous jure que non, dit Tappertit avec une remarquable vivacité. Sur mon âme, je n'en ferai rien. Il s'en va grand jour, et le watchman est en train de se réveiller. Angélique Miggs! si vous voulez bien descendre et m'introduire, je vous promets sincèrement et loyalement que je serai bien sage.»
Mlle Miggs, dont le bon petit coeur fut touché, n'attendit point le serment, (sachant combien la tentation était forte, et craignant que ce ne fût pour lui l'occasion d'un parjure), mais elle sauta en bas de l'escalier lestement, et, de ses belles mains, elle rabattit la rude fermeture de la fenêtre de l'atelier. Après avoir aidé l'apprenti à entrer, elle articula d'une voix faible les mots: «Simmun est sauvé!» et, cédant à sa nature féminine, elle perdit immédiatement connaissance.
«Je savais que je la fascinerais, dit Sim, un peu embarrassé par cet incident. J'étais sûr, naturellement, que ça finirait comme ça; mais il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Si je ne lui eusse pas lancé mon oeillade, elle ne serait pas descendue. Voyons, soutenez-vous une minute, Miggs. Quelle glissante personne que cette fille! il n'y a pas moyen de la tenir commodément. Soutenez-vous une minute, Miggs, soutenez-vous donc.»
Miggs restant néanmoins sourde à toutes les supplications, M. Tappertit l'appuya contre la muraille, comme on ferait d'une canne ou d'un parapluie, jusqu'à ce qu'il eût bien barricadé la fenêtre. Alors, il la prit de nouveau dans ses bras; puis, par de petites étapes et avec une grande difficulté qui tenait surtout à ce qu'elle était d'une haute taille, et lui d'une taille exiguë, peut-être aussi à cette particularité dans sa conformation physique qu'il avait déjà qualifiée, il finit par la porter au haut de l'escalier, la planta encore, comme un parapluie ou une canne, juste devant la porte de sa chambre, et la laissa tranquille.
«Libre à lui d'être froid autant qu'il le voudra, dit Miggs, qui revint à elle dès qu'elle se vit seule; mais je suis dans sa confidence, et il ne peut pas m'en empêcher, non, non, fût-il vingt Simmuns à lui tout seul!»
CHAPITRE X.
C'était par une de ces matinées si fréquentes au commencement du printemps, lorsque l'année volage et changeante en sa jeunesse, comme toutes les autres créatures de ce monde, est encore incertaine si elle doit reculer jusqu'à l'hiver ou avancer jusqu'à l'été, et, dans son doute, incline tantôt vers l'un, tantôt vers l'autre, tantôt vers tous les deux à la fois, courtisant l'été, au soleil, et s'attardant avec l'hiver, à l'ombre. Bref, c'était par une de ces matinées où le temps est, dans le court espace d'une heure chaud et froid, humide et sec, clair et sombre, triste et gai, désenchanteur et réconfortant, que John Willet qui s'endormait tout doucement auprès du chaudron de cuivre fut réveillé par le bruit des pas d'un cheval, et que, donnant un coup d'oeil à la fenêtre, il aperçut un voyageur de belle apparence s'arrêter à la porte du Maypole.
Ce n'était pas un de ces jeunes gens dégagés qui demanderaient un pot d'ale épicée, et se mettraient tout aussi à leur aise que s'ils se faisaient servir un muid de vin; un de vos jeunes casseurs d'assiettes qui ne respectent rien, et qui pénétreraient même dans le comptoir, ce solennel sanctuaire, pour donner au vieux John une tape sur le ventre, et s'informer s'il n'y aurait pas quelque jolie fille dans la maison, où c'est qu'il cache ses petites chambrières, avec cent autres impertinences de ce genre; un M. Sans-Gêne qui décrotterait ses bottes sur les chenets dans la salle commune, et ne se montrerait pas difficile pour trouver les crachoirs, un de vos jeunes fous qui s'en viennent exiger des côtelettes impossibles, et commander des sauces qu'on n'a jamais vues ni connues. C'était un gentleman rassis, grave, tranquille, un peu au delà du printemps de la vie, se tenant droit encore, malgré cela, et mince comme un lévrier. Bien monté sur un double poney alezan, il avait l'assiette gracieuse d'un cavalier expérimenté, quant à son équipement, quoique exempt des affectations alors en vogue, il était beau et bien choisi. Il portait une redingote d'un vert plus clair peut-être qu'on ne s'y serait attendu de la part d'un monsieur de son âge, avec un petit collet de velours noir, poches et parements garnis, le tout d'une façon élégante, son linge, aussi, était de fine étoffe, travaillé sur un riche dessin aux poignets et aux devants, et d'une blancheur irréprochable. Quoiqu'il semblât, à en juger d'après la boue qu'il avait ramassée sur la route, venir de Londres, son cheval n'était pas moins lisse ni moins frais que la perruque gris de fer et la queue de son maître. Ni l'homme ni l'animal n'avaient un poil de dérangé, et, sauf les taches de ses basques et de ses guêtres, ce monsieur, avec sa figure fleurie, ses dents blanches, son costume régulier et propret, et son calme parfait, aurait pu tout aussi bien sortir de faire exprès sa toilette afin de venir, à la porte du vieux John Willet, poser pour un portrait équestre.